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Bruno Colmant et Gaël Giraud : « Nous nous situons peut-être au moment le plus critique de l’histoire européenne »


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Bruno Colmant et Gaël Giraud : « Nous nous situons peut-être au moment le plus critique de l’histoire européenne »
Bruno Colmant et Gaël Giraud © CathoBel
Par Vincent Delcorps
Publié le
8 min

Le 21 mai dernier, Gaël Giraud et Bruno Colmant ont débattu de l’avenir de l’Europe lors d’une conférence à Bruxelles. L’unité de l’Union est-elle menacée? La guerre est-elle à nos portes? Le réarmement est-il compatible avec l’écologie? Les deux hommes décryptent lucidement, et dessinent des perspectives. Nous reconstruisons ici une partie de leurs passionnants échanges.

Guère d’optimisme au cours de ce débat. Ni beaucoup de raisons de croire en un avenir serein… Les thématiques sont graves: catastrophe écologique, montée des populismes, risque de guerres, pouvoirs autoritaires… Et pourtant, on sort de cet échange avec une forme de sérénité. Parce qu’on se sent un peu plus intelligent – et sans doute un brin moins impuissant.

Les deux experts se respectent et s’apprécient. Leurs apports se répondent et s’enrichissent. La force de leurs propos ne tient pas seulement à la riche expérience qui est la leur, ni à la rigueur de leur analyse. Elle s’ancre dans une forme d’horizon partagé. Dans la quête d’un monde plus humain. Où les plus pauvres, en particulier, ne seront pas les plus grandes victimes des crises qui s’annoncent.

Partons du cadre global. Comment analysez-vous le monde dans lequel on vit, et la situation de l’Europe en particulier ?

Bruno Colmant (BC): Quand je vois le monde aujourd’hui, je pense aux fameuses paroles du roi Ferrante dans La reine morte de Montherlant [drame écrit en 1942 par ce romancier français, Ndlr]. Il disait: "Tout sera bouleversé par les mains hasardeuses du temps". Et je crois que tel est le cas. Nous avons vécu dans un tropisme occidental depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui nous a donné le confort d’une suprématie des valeurs américano-européennes. Or, aujourd’hui, notre monde globalisé et multipolaire est soumis à deux grandes fractures.

Lesquelles ?

BC: Le Sud global tout d’abord. Celui-ci n’a sans doute pas beaucoup d’épaisseur en termes politique, économique ou monétaire, mais il représente plus des deux tiers de la planète. Et cette population réfute massivement notre modèle.

Et l’autre rupture ?

BC: C’est celle qui divise le monde américano-européen lui-même. Elle était en préparation depuis longtemps. Les Américains ne sont pas de lointains cousins; c’est un peuple qui s’est construit sur l’amnésie de son passé et qui a une logique de raisonnement tout à fait différente de la nôtre. Nous sommes des déductifs, empreints d’un raisonnement essentiellement catholique qui veut qu’on applique des principes généraux à la gestion de la Cité. A la base, les Américains, eux, sont des protestants. Leur approche est inductive: tous les jours, il faut repenser le sens du futur, partant du principe que l’enrichissement est un signe d’élection divine. La première grande rupture avec les Européens remonte au début des années 1980, quand Reagan est devenu président. Il a transposé la logique des marchés boursiers à l’économie réelle. Il a volontairement privé les travailleurs de protection sociale, et subordonné l’emploi au capital. Dès son discours d’investiture, il déclarait que le gouvernement n’était pas la solution, mais le problème.

C’est aussi dans cette logique que Trump s’inscrit…

BC: Oui, il a exacerbé ce néo-libéralisme vers ce que j’appelle un exo-libéralisme. Il considère que toute mutualisation du risque doit être défaite. Il veut faire vibrionner toute l’économie pour atteindre un optimum. Il n’y a plus de principes, de règles, qui tiennent. Nous, Européens, qui recherchons des certitudes, des répétitions, nous voyons cela avec des yeux inquiets.

Comment voyez-vous la place de l’Europe dans ce contexte ? Est-elle capable de réagir ?

BC: L’Europe court le danger d’être tout à la fois attaquée de l’intérieur, corrodée, et attaquée de l’extérieur. En effet, elle est en train de se diviser en plusieurs zones: la partie orthodoxe; les pays périphériques méditerranéens; le vieux cœur, lui-même divisé. Et cette division explique pourquoi il sera difficile de déployer des politiques militaires, industrielles, dans les prochaines années.

Que faire, alors ?

BC: Je crois que le modèle fédéral, qui demande l’unanimité sur certaines mesures et un alignement autour de valeurs communes, ne pourra pas passer l’épreuve des prochaines années. Nous nous situons peut-être au moment le plus critique de l’histoire européenne. Nous allons devoir changer notre modèle, évoluer vers un modèle plus confédéral, qui respectera les différences de sensibilités. Si on n’y parvient pas, on verra croître les mouvements souverainistes et nationalistes. Et on se souvient des paroles de Mitterrand: "Le nationalisme, c’est la guerre". Je ne veux pas donner un message de pessimisme, mais je crois que nous n’avons pas encore dépassé le stade de la sidération.

Parmi les défis, il y a la question militaire, qui se réfère au hard power. Parallèlement, on peut se demander de quelle exemplarité l’Europe peut encore faire preuve. Qu’est-ce qui peut encore la distinguer des autres régions ? Et ici, on est plutôt dans le registre du soft power…

Gaël Giraud (GG): En ce domaine, je citerais le maintien de l’état de droit et la grande tradition juridique qui est la nôtre, inaugurée lors de la Réforme grégorienne du XIe siècle. Donald Trump et son équipe, eux, n’ont aucune intention de faire respecter l’état de droit aux Etats-Unis…

Et du côté du hard power ?

GG: Je comprends différentes choses de mes discussions avec les militaires. Tout d’abord, nous aurions tort de négliger la capacité de nuisance de la Russie. Certes, l’armée russe est aujourd’hui exsangue, mais dans cinq ans, elle sera tout à fait capable d’aller embêter la Finlande. Parallèlement, nous aurions tort de dépendre, autant qu’aujourd’hui, de la protection américaine. Mais il semble que relever ce défi ne soit pas si compliqué. Il y a trois priorités. Un: améliorer l’interopérabilité, soit la capacité des armées nationales à travailler ensemble. Deux: les drones. Les seuls qui produisent aujourd’hui des drones de manière industrielle sont les Ukrainiens – par la force des choses. Trois: l’information et l’espionnage. En ce domaine, on se repose sur le travail de la CIA et des satellites américains. Rien de tout cela ne coûte 800 milliards! Et si nous décidons de le faire, c’est à notre portée.

Mais cela nécessite tout de même de la coordination…

GG: Oui, et de ce point de vue, je suis d’accord avec Bruno, en particulier sur la nécessité de renoncer à la règle de l’unanimité. Celle-ci risque de nous paralyser complètement parce que la Hongrie mettra son veto à toute initiative qui n’irait pas dans le sens des intérêts de la Russie. L’unanimité, c’est rendre impossible toute décision d’envergure au niveau européen.

Cet effort militaire ne risque-t-il toutefois pas de mettre en péril le financement de la bifurcation écologique ?

GG: Il y a quelques années, Philippe Lamberts [ancien eurodéputé écologiste, actuellement conseiller à la transition vers une économie climatiquement neutre auprès de la Présidente de la Commission européenne, Ndlr] a demandé à l’Institut Rousseau, think tank parisien que je préside, un rapport sur la décarbonation de l’Union européenne. Plus d’une centaine d’ingénieurs européens ont travaillé sur ce rapport pendant près de deux ans. Ils estiment qu’un scénario de décarbonation nette est possible. Il restera des émissions de carbone, mais avec un flux suffisamment faible pour qu’il soit capturé – par des techniques de capture et de stockage artificiel ou par la forêt.

A quoi ressemblerait cette Europe ?

GG: Un peu à la Wallonie! Elle serait le fruit d’un réaménagement du territoire assez profond. On aurait des petites villes très denses reliées entre elles par le rail, et avec de la polyagriculture autour de ces villes. La nourriture serait acheminée par train, et nous irions l’acheter dans des centres commerciaux situés à proximité des gares.

Combien cela coûterait-il?

GG: Nous avons calculé que cela coûterait 2,3% du PIB de l’Union européenne tous les ans, jusque 2050. Ce n’est donc pas gratuit. Et si l’on s’en tient aux règles d’austérité budgétaire adoptées au printemps 2024, c’est impossible. Mais ces règles sont-elles vraiment intangibles? Si on est capables de les faire sauter pour se réarmer, peut-être le sommes-nous aussi pour sauver la planète – tout en construisant une société plus agréable. J’ajoute qu’à mon avis, l’Europe n’est pas dans une situation d’endettement catastrophique, contrairement à ce qu’on répète ad nauseam sur les médias aujourd’hui.

BC: J’ajoute qu’en matière d’écologie, Trump est la pire chose qui pouvait arriver. Dans la grande tradition néolibérale, il considère que tout ce qui n’est pas l’argent est une externalité. L’humain ne compte pas, la nature encore moins. Je crois qu’il y a une incompatibilité fondamentale entre la formulation de l’économie de marché et l’écologie. Quant à l’endettement, Gaël a raison. En 2008, on a trouvé beaucoup d’argent pour sauver… l’argent! Aujourd’hui, les enjeux sont colossaux. Comment trouver de l’argent? On doit le créer! On doit accepter d’éroder la valeur du capital au profit de l’investissement productif. Si l’enjeu est de sauver la planète, des emplois, cela a du sens. Dans ces moments de transition, être ascétique d’un point de vue monétaire, c’est le pire des choix!

Vincent DELCORPS

"Quel avenir pour l’Europe?" est le titre d’une conférence donnée par Bruno Colmant et Gaël Giraud au Novum le 21 mai dernier. Le débat était modéré par Alain Deneef. Il était organisé par Olivier Rijckaert au profit de de la rénovation du collège et internat Saint-Paul à Godinne, en partenariat avec le Forum Saint-Michel et le Centre Avec. CathoBel a réalisé la captation de la conférence, qu’il est possible de retrouver sur sa page YouTube.

Bio express

Bruno Colmant est un économiste belge, né en 1961. Docteur en économie appliquée, il a occupé des postes clés dans la finance. Il fut notamment chef de cabinet du ministre des Finances Didier Reynders, et a dirigé la Bourse de Bruxelles. Professeur au sein de plusieurs universités, il est un auteur prolifique et membre de l’Académie royale de Belgique.

Gaël Giraud est un économiste français, né en 1970. Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, docteur en mathématiques, il est aussi prêtre et jésuite, actuellement membre de la communauté Saint-Michel de Bruxelles. Spécialiste de la transition énergétique et de la finance éthique, il a dirigé l’Agence française pour le développement.


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