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L’épineux dossier des castrats, l’exclusion d’un prodige, l’œuvre « dérobée » par Mozart… Sept faits étonnants sur le Chœur de la Chapelle Sixtine !


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L’épineux dossier des castrats, l’exclusion d’un prodige, l’œuvre « dérobée » par Mozart… Sept faits étonnants sur le Chœur de la Chapelle Sixtine !
Les Pueri Cantores, les jeunes choristes du Chœur de la Chapelle Sixtine, sont recrutés à l'issue d'une sélection particulièrement exigeante. © Vatican Media
Par Clément Laloyaux
Journaliste de CathoBel
Publié le
11 min

Véritable voix du Vatican, le Chœur de la Chapelle Sixtine accompagne les grandes célébrations présidées par le pape depuis près de 15 siècles. Il est à ce titre considéré comme le plus vieux chœur au monde ! Mais derrière cette institution mondialement connue se cachent des histoires étonnantes : le renvoi de Palestrina, le recrutement impitoyable des petits chanteurs, le paradoxe des castrats ou encore la légende du Miserere d'Allegri, que le jeune Mozart aurait « dérobé » de mémoire.

Surnommé le "Chœur du Pape", le Chœur de la Chapelle Sixtine a connu un véritable triomphe, début juillet au Brésil, à l'occasion d'une tournée de quinze jours à travers le pays. L'engouement était de mise à chacun de leurs concerts. Celui du 14 juillet, à São Paulo, a vu les plus de 1.300 billets partir en quelques minutes seulement. Les concerts du Chœur pontifical étaient tous gratuits, car faisant partie de leur mission d'évangélisation.

Entre deux représentations, le groupe, composé de 23 choristes adultes et de 29 enfants, a pu se rendre au pied du Christ-Rédempteur, à Rio de Janeiro. © Vatican News

Si les tournées internationales du Chœur de la Chapelle Sixtine sont relativement récentes – elles ne se sont véritablement développées qu'au XXe siècle –, son histoire est elle pluriséculaire et jalonnée d'une multitude de faits marquants et d'anecdotes méconnues.

Le Chœur de la Chapelle Sixtine... est plus ancien que la Chapelle Sixtine elle-même !

Le Chœur de la Chapelle Sixtine revendique environ 1 500 ans d'histoire, ce qui en ferait le plus vieil ensemble musical encore en activité. Ses origines remontent à la Schola Cantorum, école de formation des chantres, établie à Rome sous le pontificat de Grégoire Ier (590-604). Le chœur associé à cette première école de chant papale remplit, dès ses débuts, une fonction essentielle : assurer le service musical lors des célébrations liturgiques du souverain pontife.

Un moment décisif survient sous le pontificat de Sixte IV qui, en 1471, réorganise l'institution et lui insuffle un nouvel élan. Dès lors, le chœur papal est appelé le "Chœur de la Chapelle Sixtine", en hommage à ce pape, grand mécène des arts. Le chœur poursuit néanmoins sa mission originelle : composer et interpréter les chants liturgiques lors des célébrations du Pape, d'abord dans la nouvelle chapelle dont il tire le nom, puis dans la basilique saint Pierre et, enfin, partout où le pontife juge son travail nécessaire.

C'est là le statut particulier du Chœur de la Chapelle Sixtine : il se définit par son lien direct avec le pape, et non par le lieu où il chante. Concrètement, lorsque le pontife préside ou assiste à des offices dans d'autres églises de Rome, "son" chœur d'hommes remplace les chœurs résidents de ces églises. Aujourd'hui, les célébrations ont souvent lieu à la basilique Saint-Pierre ; pourtant, c'est quasi systématiquement le Chœur de la Chapelle Sixtine qui s'y produit.

Autrefois, la chorale se produisait presque exclusivement à l'intérieur de la chapelle Sixtine, ornée des fresques de Michel-Ange ; aujourd'hui, les célébrations ont plus souvent lieu à la basilique Saint-Pierre. © DR

Un prodige de la polyphonie sacrée, renvoyé du chœur par le Pape !

La Chapelle Sixtine a été un véritable laboratoire musical. La période entre le XVe et XVIIe siècle, qui est considérée comme l'âge d'or du "Chœur du pape" a vu passer des géants de la musique sacrée, parmi lesquels Josquin des Prés, Cristóbal de Morales, ainsi que l'illustre Giovanni Pierluigi da Palestrina (1525-1594).

Son passage en tant que chantre de la chapelle Sixtine fut néanmoins de courte durée. Huit mois après son admission dans la chorale, en septembre 1555, Palestrina fut évincé de la Chapelle Sixtine par le nouveau pape, Paul IV, qui restaura certaines règles sévères et décida d’exclure de la Chapelle pontificale les chanteurs mariés, ce qui était alors le cas de Giovanni Pierluigi.

Cette brève expérience n'empêchera pas Palestrina, maître incontesté de la polyphonie de la Renaissance, de façonner l'identité musicale du Chœur. Il donnera au répertoire de la Chapelle Sixtine certaines de ses œuvres les plus emblématiques - notamment la Messe du pape Marcel - encore interprétées par le Chœur de nos jours.

Plus largement, c'est toute la liturgie catholique et la musique européenne qui seront marquées par l'empreinte de Palestrina jusqu'à aujourd'hui. Il aura même l'honneur d’être cité dans le Magistère de l’Église : en 1958, l’instruction De musica sacra et sacra liturgia le qualifie en effet de "plus grand compositeur " de l’histoire de la polyphonie sacrée.

Pour en revenir au sujet qui nous occupe, sachez que le Chœur de la Chapelle Sixtine continue de faire du chant grégorien et de la polyphonie de la Renaissance les piliers de son répertoire.

Lorsqu'il était encore directeur de la chapelle pontificale, Mgr Massimo Palombella insistait sur l'exemplarité de sa chorale dans l'interprétation de ces styles "non pas parce que nous sommes meilleurs que les autres, mais parce que ce Chœur est une institution qui consacre trois heures par jour à l'étude presque "monographique" précisément du chant grégorien et de la polyphonie de la Renaissance" (interview tirée du magazine International Choral Bulletin).

Lors de la tournée au Brésil, son successeur brésilien à la tête du chœur, Mgr Marcos Pavan, a lui aussi souligné l'importance de préserver et transmettre le patrimoine musical de l'Église et a rendu hommage à ceux "qui, au prix de grands sacrifices, œuvrent pour que le patrimoine de la musique sacrée, tel que défini par le Concile Vatican II, ne tombe pas dans l'oubli".

Le saviez-vous ? L'expression a cappella, aujourd'hui utilisée pour désigner un chant sans accompagnement instrumental, viendrait du style musical pratiqué par le Chœur de la Chapelle Sixtine. À l'origine, elle signifiait littéralement « à la manière de la chapelle » (alla cappella).

À neuf ans, ils auditionnent pour chanter devant le pape

Comme évoqué plus haut, le Chœur de la Chapelle Sixtine compte actuellement 23 choristes adultes, mais aussi 29 enfants âgés de 9 à 13 ans. La section vocale des enfants porte le nom de Pueri Cantores.

Les enfants sont sélectionnés parmi les élèves des écoles et paroisses romaines, à l’issue d’une recherche rigoureuse et exigeante. Pour intégrer le Chœur pontifical et obtenir une bourse, les enfants, même ceux sans formation musicale préalable, doivent réussir une audition afin d'évaluer leurs qualités vocales et leurs aptitudes musicales. Cela se fait couramment lorsqu'ils sont en 3ème primaire.

On estime que, chaque année, plus de 700 garçons candidatent, mais que seuls une douzaine d'entre-eux sont retenus. Après une première année préparatoire, chaque enfant jugé apte intègre le Chœur pontifical.

Ils sont alors répartis entre sopranos et altos. Les sopranos sont capables d’atteindre les notes aiguës qui confèrent à la chorale sa sonorité céleste. Le Vatican surnomme ses jeunes choristes les voix blanches en raison de la pureté de leur son.

Une école de petits choristes nichée au cœur de Rome

Durant l'année, les jeunes voix étudient au sein de la Schola Puerorum, école catholique gérée par le Chœur pontifical et intégrée au système scolaire italien. L'école regroupe les deux dernières années de l'école primaire et l'intégralité du collège. Outre l'enseignement général, les élèves reçoivent la formation musicale nécessaire pour chanter au sein du Chœur pontifical : solfège, technique vocale et piano.

Leur parcours au sein des Pueri Cantores est toutefois de courte durée. Avec la mue, généralement entre 13 et 14 ans, leur voix blanche disparaît et ils doivent quitter les pupitres de soprano ou d'alto. Pour beaucoup, cette étape marque la fin d'une aventure aussi exigeante qu'exceptionnelle. En 2016, interrogé par la chaîne américaine CBC, Emanuele Buccarella, alors âgé de 13 ans, confiait : "J’essaie de profiter pleinement de chaque instant jusqu’à ce que vienne le jour où l’on me dira que ma voix n’est plus assez bonne pour chanter. Pour moi, ce sera un moment pénible."

Les castrats : des voix célestes… au prix d'une mutilation !

Les femmes étant exclues du chant liturgique pendant des siècles, l'Église cherchait des voix aiguës plus puissantes que celles des garçonnets pour ses chœurs. C'est pourquoi elle eut recours, dès la fin du XVIe siècle, aux castrats, ces chanteurs ayant subi une castration durant leur enfance afin de conserver leur registre vocal aigu.

C'est le pape Sixte V qui, dans un décret publié en 1589, donna officiellement son aval pour intégrer des castrats dans les chœurs de l'Eglise afin de remplacer les enfants, ainsi que les chanteurs en fausset, dont la voix de tête était parfois perçue comme trop stridente et forcée. Les premiers castrats arrivèrent dans le Chœur de la Chapelle Sixtine quelques années plus tard, sous le pontificat de Clément VIII (1592 à 1605).

Vont suivre maintenant quelques explications techniques... sans trop entrer dans les détails (promis !). L'opération était pratiquée avant le début de la puberté, entre les huit et dix ans, sur des garçons possédant déjà de bonnes dispositions vocales. Ils subissaient en terme médical une orchidectomie, une suppression des testicules. L'intervention empêchait la descente et l’élargissement du larynx lors de la puberté, leur garantissant ainsi une tessiture de soprano ou d'alto. Dans le même temps, le reste du corps poursuivait sa croissance. Les castrats conservaient donc le timbre cristallin d'une voix d'enfant, tout en bénéficiant d'une cage thoracique d'adulte et, donc, d'une puissance vocale exceptionnelle. D'après les dires de l'époque, ces chanteurs produisaient des sons d’une beauté surnaturelle et d’une puissance irrésistible.

Fait paradoxal : si les castrats furent longtemps employés dans les chœurs pontificaux, la pratique de la castration n'a, elle, jamais vraiment été autorisée par le droit de l'Église. En effet, la doctrine catholique interdisait la mutilation corporelle, en particulier celle-ci qui contrevenait à l’obligation de "croître et multiplier". Cette interdiction de principe ne constitua en réalité qu'un inconvénient mineur pour les familles qui, souhaitant s'attirer les bonnes grâces du Seigneur en sacrifiant l'un de leurs fils à l'Eglise, trouvèrent toutes sortes d'excuses, comme les dressent Martha Feldman dans son livre The Castrato :

Il existait une faille : la castration était autorisée en cas de nécessité médicale. Cela a donné lieu à toutes sortes d’histoires inventées de toutes pièces, dans lesquelles un accident endommageait les organes génitaux et la castration était jugée nécessaire pour sauver la vie du garçon. Ces récits tournaient généralement autour d’animaux — chutes de cheval, attaques de sangliers ou, de manière hilarante, morsures aux parties génitales par des cygnes sauvages (« Les cygnes, rappelons-le, étaient réputés dans les traditions mythiques et lyriques pour chanter en mourant »).

Il faut savoir que ce phénomène musical était largement répandu à l'époque, et pas que dans l'Eglise ! Pendant trois siècles, les castrats furent honorés, fêtés dans toutes les cours d'Europe, applaudis sur les plus grandes scènes d'opéras. Les plus grands compositeurs ont écrit des rôles à la mesure de leurs voix. Toutefois, au XVIIIe siècle, siècle des Lumières, de nombreuses voix commencent à s'élever contre cette tradition.

Le 22 novembre 1903, jour de la sainte Cécile, Pie X met officiellement fin à leur présence au sein du Chœur de la Chapelle Sixtine.

Le dernier castrat à s'être produit dans la chapelle Sixtine, Alessandro Moreschi, est décédé en 1922, marquant ainsi la fin d'une époque pour cette tradition vocale unique. Surnommé l'Ange de Rome, il nous reste de lui un enregistrement réalisé en 1902. Cet enregistrement ne montre malheureusement pas Moreschi à l’apogée de sa carrière, mais c’est ce qui se rapproche le plus de ce que l’on peut entendre d’une voix qui a disparu à jamais du monde de la musique classique.

Notons qu'en 2017, après quasi quinze siècles d'hégémonie masculine, la mezzo-soprano Cecilia Bartoli devient la première femme à chanter avec le Chœur de la Chapelle Sixtine lors d'un concert exceptionnel au Vatican.

De Westminster jusqu'au Met Gala : le Chœur du pape à la conquête du monde !

Pendant des siècles, le Chœur de la Chapelle Sixtine n'a donné aucun concert en dehors de Rome. Sa mission était exclusivement liturgique : accompagner les célébrations présidées par le pape. Les tournées internationales ne se développeront véritablement qu'au XXe siècle, sous l'impulsion du cardinal Domenico Bartolucci, convaincu que le patrimoine musical de l'Église constitue un formidable outil d'évangélisation.

Depuis lors, les chanteurs du pape se sont produits dans de nombreux pays, parmi lesquels la Russie, le Japon, la Chine, la Pologne, la France, l'Allemagne... et dernièrement le Brésil, comme retracé ci-dessus. En 2015, ils écrivent une nouvelle page de leur histoire en chantant à l'abbaye de Westminster, aux côtés du célèbre chœur de cette institution anglicane, dans un geste fort de rapprochement entre catholiques et anglicans.

Trois ans plus tard, le contraste est saisissant. En 2018, le Chœur de la Chapelle Sixtine crée la surprise en se produisant lors du prestigieux Met Gala de New York, organisé autour de l'exposition Heavenly Bodies: Fashion and the Catholic Imagination. Une prestation inédite, saluée par certains comme un moyen de faire rayonner la musique sacrée sur des scènes inattendues, mais critiquée par d'autres en raison des tenues parfois provocatrices, soi-disant inspirées de l'imaginaire catholique, portées par plusieurs célébrités lors de ce même gala.

Le Miserere d'Allegri : l'œuvre que Mozart "déroba" de mémoire

Pendant plus d'un siècle, le Miserere de Gregorio Allegri fut l'un des trésors les mieux gardés de l'Eglise. Composé en 1639 pour les offices de la Semaine sainte, ce motet bouleversant, inspiré du Psaume 50, n'était interprété qu'à la Chapelle Sixtine. L'œuvre était si étroitement liée à ce lieu que la tradition veut que toute copie non autorisée de la partition ait été passible d'excommunication.

C'est alors qu'entre en scène un adolescent de 14 ans nommé Wolfgang Amadeus Mozart. En avril 1770, de passage à Rome avec son père Leopold, le jeune prodige assiste à l'office des Ténèbres dans la Chapelle Sixtine. De retour à son logement, il aurait retranscrit de mémoire l'intégralité du Miserere après une seule écoute. Deux jours plus tard, il retourne entendre l'œuvre une seconde fois afin d'y apporter quelques corrections.

Le récit nous est connu grâce à une lettre écrite par Leopold Mozart le 14 avril 1770. Craignant les réactions des autorités romaines, celui-ci précise même qu'il préfère ne pas envoyer la partition par courrier et qu'elle quittera discrètement Rome dans leurs bagages.

Vraie histoire ou légende embellie ? Les historiens s'accordent aujourd'hui à dire que certains détails ont probablement été amplifiés au fil du temps. Il n'empêche : l'épisode demeure l'une des anecdotes les plus célèbres de l'histoire de la musique.

Clément LALOYAUX

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