Cet été, CathoBel vous emmène à la découverte des trésors et recoins de quatre cathédrales en Belgique. Laissez-vous guider de détail insolite en trésor méconnu vers une histoire fascinante qui révèle l’âme et la mémoire de ces édifices d’exception. Direction Tournai pour ce premier épisode. Des sculptures discrètes, des objets chargés d'histoire, un évêque enterré clandestinement… la plus ancienne cathédrale de Belgique regorge de mystères.
Le visiteur qui découvre la cathédrale de Tournai gardera sans doute en mémoire l’impressionnante silhouette de ses cinq tours, la majesté de son architecture romane, l’alignement de ses piliers de pierre ou encore les statues et la majestueuse rosace de sa façade. Pourtant, comme souvent dans les grands monuments, les trésors les plus passionnants ne sont pas toujours les plus visibles. Derrière les perspectives monumentales se cachent des formes, des objets et des histoires révélant une autre cathédrale, plus intime, où chaque détail conserve la mémoire d'un événement, d'un personnage ou d'une étonnante anecdote. Des sculptures commémoratives, une chapelle privée, un minuscule reliquaire, un vêtement impérial devenu objet liturgique ou encore une sépulture clandestine racontent, à leur manière, près de mille ans d'histoire.
Les sculptures qui racontent la naissance de la Grande Procession
Avant même de pénétrer dans l’édifice, notre guide Francis Vande Putte, membre des Amis de la cathédrale et du groupe bénévole des "anges de la cathédrale", nous invite à lever les yeux vers le registre central du porche. Là se déploie un ensemble sculpté que beaucoup traversent sans lui accorder un regard attentif. Ces scènes rappellent l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de la ville: l’épidémie d’ergotisme qui frappa la région en 1089.

Les bas-reliefs montrent la détresse d’une population décimée. Depuis les campagnes tournaisiennes, les corps de victimes sont acheminés vers la cathédrale. Ces morts ont amené l'évêque Radbod II à instituer en 1092 la procession de Tournai, une marche de supplication à la Vierge afin d’obtenir la fin du fléau. Plus de neuf siècles plus tard, la tradition perdure. La procession est, elle-même, représentée sur la façade de la cathédrale dans une succession de tableaux sculptés illustrant le cortège: porteurs de croix, petits chanteurs, diacres lisant les épîtres, chanoines, magistrats, évêque et reliquaires des saints patrons Éleuthère et Piat. Dans la pierre se conserve ainsi une imagerie symbolique de la ville médiévale rassemblée autour de sa cathédrale.

Le minuscule reliquaire qui accompagnait l'évêque

Depuis mai 2026, un important chantier est en cours en vue de restaurer le dallage de la nef romane et du transept. Pendant un an encore, le public ne pourra plus accéder à ces parties de la cathédrale, ni au Trésor. Francis Vande Putte le déplore mais tient à nous présenter une des pièces les plus étonnantes qui y figurent: un reliquaire mérovingien qui pourrait tenir dans le creux de la main. L'objet ne pèse que 98 grammes. Sa petite taille contraste avec son importance historique. Décoré autrefois de grenats, ce coffret portatif d'ivoire témoigne de l’ancienneté du culte des reliques à Tournai. Il aurait été associé aux visite pastorales de Radbod II, évêque érudit, grand prédicateur et fervent défenseur du culte marial. "Contrairement aux imposantes châsses, relève notre guide, ce reliquaire accompagnait facilement les déplacements épiscopaux pour susciter la dévotion et le soutien matériel à ses entreprises." L’objet pouvait être porté au cou ou suspendu à une crosse. Conservé dans la châsse de Notre-Dame avant d'en être extrait au XIXe siècle, il rappelle combien les reliques furent longtemps au cœur de la vie religieuse et du prestige des cathédrales médiévales.
La chapelle Saint-Vincent, un joyau presque inaccessible

Rares sont les visiteurs qui ont l’occasion de découvrir la chapelle Saint-Vincent. Construite vers 1198 à la demande de l’évêque Etienne d’Orléans, elle relie symboliquement et physiquement l’évêché à la cathédrale. Edifiée au-dessus de la voie publique, elle permettait à l’évêque de rejoindre directement son lieu de pouvoir sans traverser les ruelles de la ville qui "à l'époque étaient certainement nauséabondes", observe Francis Vande Putte.
Cette petite chapelle constitue un jalon capital de l’histoire de l’architecture. A la charnière de l’art roman et du gothique naissant, elle présente encore des éléments hérités de la tradition romane tout en annonçant les formes nouvelles venues d’Ile-de-France. Beaucoup la considèrent comme l’un des plus anciens exemples du gothique dans la vallée de l’Escaut. Les fenêtres romanes côtoient déjà les premiers arcs brisés. Les vitraux ne sont plus d'origine. Ils datent du XIXe et retracent d'un côté la vie du Christ et de l'autre, celle de saint-Vincent, un saint très important dans le Hainaut. Durant les travaux de la cathédrale, la chapelle accueille exceptionnellement les messes quotidiennes de 11h. C'est également dans cet espace aux dimensions modestes que les évêques rencontraient les catéchumènes et que les membres du Conseil épiscopal prêtaient serment.

Un détail plus insolite est à découvrir sous l'arche qui soutient la chapelle. Un panneau gravé dans la pierre vers 1930 reproduit un quatrain attribué du XIIIe siècle, attribué à Etienne d’Orléans et destiné à l’instruction des habitants. Le texte en latin avertit sans détour les passants souffrant de désordres intestinaux de ne pas se soulager en ce lieu sacré, sous peine de recevoir des coups de bâton. A l'opposé de la solennité du monument apparaît cette inscription étonnante qui rappelle les difficultés hygiéniques de l'époque. Le quatrain est extrait d'un règlement plus complet archivé dans la cathédrale.
Le manteau de Charles-Quint devenu chape liturgique

Dans les collections de la cathédrale figure aussi une pièce de textile exceptionnelle: une chape connue sous le nom de manteau de Charles-Quint. En décembre 1531, l’empereur préside à Tournai un chapitre de la Toison d’Or. Pour l’occasion, il porte un somptueux manteau de velours rouge ciselé et tissé au fil d’or. A l’issue de son séjour, il offre ce vêtement à l’abbaye Saint-Martin qui l’avait accueilli. Les moines le transforment ensuite en chape liturgique. Ils y ajoutent un chaperon et des bandes richement brodées représentant plusieurs épisodes de la Passion du Christ. Ce recyclage prestigieux illustre les liens étroits entre pouvoir impérial et institutions religieuses. Au-delà de sa beauté matérielle, l’objet agit comme un pont entre la grande histoire européenne et l’histoire locale. Il rappelle que Tournai fut, le temps de quelques jours, le théâtre d’un événement politique majeur réunissant l’élite de l’ordre de la Toison d’Or.
L’évêque enterré en secret dans la cathédrale
Certaines histoires tiennent presque du roman. Celle de l’évêque Gaspard Labis en fait partie. A la fin du XVIIIe siècle, l'empereur Joseph II avait interdit les inhumations dans les églises. Après avoir joué un rôle essentiel dans la restauration de la cathédrale au XIXe siècle, Mgr Labis avait exprimé le souhait d’y reposer en dépit de la législation. A sa mort, en 1872, ses fidèles collaborateurs, le chanoine Voisin et le doyen du chapitre, Mgr Ponceau, décident d’exaucer discrètement ce vœu. L’évêque est enterré clandestinement dans la cathédrale tandis que les funérailles officielles se déroulent avec un cercueil vide. Lorsque l’affaire éclate, le chanoine est condamné par la justice mais refuse toujours de révéler l’emplacement de la sépulture.

Le mystère demeure pendant plus d’un siècle. Ce n’est qu’en 2014, lors du sondage des fondations du chœur, que le cercueil est retrouvé. En 2021, les restes de Mgr Labis sont réinhumés avec ceux de deux évêques du XIe siècle, Baudouin et Radbod II, retrouvés lors des fouilles de la nef, refermant ainsi une étonnante histoire de fidélité, de désobéissance et de patience. Peu de cathédrales peuvent se vanter d’abriter une telle intrigue funéraire.
Ces trésors et recoins rappellent que la cathédrale de Tournai ne se résume pas à sa monumentalité. Derrière chaque pierre, chaque objet et chaque passage discret se cache une histoire qui éclaire autrement l'un des plus grands monuments religieux d'Europe.
Manu VAN LIER

