C'est une tendance qui s'exprime depuis quelques années, renforcée par la crise pandémique. Des chanteurs et groupes de musique en vogue veulent "verdir" leurs concerts, quand ils ne décident pas tout simplement d'arrêter leur carrière. Expressions d'une véritable conscience écologique?

Après trois albums et douze ans de carrière, l'artiste belge Raphaël Esterhazy, du projet Konoba, a annoncé vouloir mettre un terme à sa carrière musicale. Mais avant cela, "on va vous jouer tout le meilleur des 3 albums, on va tout vous donner sur scène, on va crée ensemble des souvenirs qu’on oubliera jamais!"
Quitter un monde (musical) en crise
Une décision prise pour trois raisons, explique l'artiste sur sa page FaceBook: l'écologie, les réseaux sociaux et l'industrie de la musique. "Peut-on encore ne pas être sensible à la question écologique en 2023? Le fait qu’on soit au bord du gouffre ne fait même plus débat. Il nous reste entre 5 et 10 ans pour totalement renverser la tendance si on veut éviter les pires conséquences, et pour l’instant tout semble indiquer qu’on y arrivera pas. Je ne peux plus rester les bras croisés à attendre que d’autres se bougent pour trouver des solutions, j’ai besoin de me lancer corps et âme dans cette bataille". C'est pourquoi, depuis quelque temps, Raphaël s'est formé en ligne à l’économie circulaire, au management carbone, aux écosystèmes et à la microbiologie des sols.
Ensuite, l'artiste pointe les réseaux sociaux et leur fâcheuse tendance à nous faire "basculer dans un niveau d’égocentrisme sans précédent". "Alors qu’on devrait plus que jamais se connecter aux autres, à la nature, on fait l’inverse. On se referme sur nous même, on devient obsédé par notre propre personne, on se compare aux autres en permanence. On observe une épidémie de problèmes de santé mentale, c’est partout, ça va de pire en pire, et je suis persuadé que les réseaux sont au cœur du problème".

Et de poursuivre : "Ce n'est pas un espace sain dans lequel vivre, j'ai besoin de plus donner, de faire partie de projets collectifs, de servir les autres. " Avant de prodiguer ce conseil : "oubliez les followers, les likes, cette fausse validation sociale,... ça n'a aucune valeur, c'est toxique, ça nous consume à petit feu".
Un constat que viennent confirmer plusieurs stars d'envergure internationale qui ont annoncé se retirer des réseaux pour préserver leur santé mentale; il y a quelques mois, c'était l'acteur Tom Holland (Spiderman) qui faisait ce "choix radical".
Enfin, "La place laissée aux artistes locaux, à une culture alternative, disparait d’année en année. Les petites salles sont vides, les stades sont plein. Les petits et moyen festivals ferment leur portes, les gros sont obligés d'augmenter leur capacité chaque année et proposent des affiches de plus en plus énormes avec des stars des 4 coins du monde pour y arriver". Totalement indépendant, l'artiste peine à survivre financièrement, "ce système fait tout pour m’écraser et me faire disparaître", alors "il est temps pour moi d’explorer d’autre horizons".
En Belgique, certains artistes "alternatifs" continuent de résister comme Antoine Armedan, qui a entamé depuis quelques semaines une tournée sous le label "zéro carbone". Malgré quelques péripéties en raison des récentes grèves de la SNCF, l'artiste brainois garde le sourire. Mais pour combien de temps? Il souligne lui aussi cette absence de soutien des "petits" artistes de la Fédération Wallonie-Bruxelles.
Après vingt ans, Shaka Ponk fait ses adieux à la scène
Récemment encore, c'est le groupe français Shaka Ponk qui déclarait mettre un terme à 20 ans de carrière pour des raisons écologiques. Pour son anniversaire, le groupe s'offre néanmoins une dernière tournée du 12 octobre 2023 au 29 mars 2024 avec une quarantaine de dates. «Shaka Ponk était une parenthèse artistique décalée au milieu d'une société sérieusement dysfonctionnelle, fondée sur la consommation, l'exploitation des ressources de la planète sans jamais la nourrir en retour», peut-on lire dans leur communiqué.
Dès leurs débuts et encore plus depuis 2018, les membres du groupe s'étaient investis dans la cause climatique en créant avec la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l'Homme ainsi que l'Agence de la transition écologique (l'Ademe) le collectif «Freaks», réunissant des dizaines d'artistes et de personnalités. En quittant la scène, Shaka Ponk veut se consacrer à "vivre et agir pour le vivant".
Conscience écologique ou greenwashing?
D'autres stars internationales, sans prendre de décision aussi radicale, tentent de sensibiliser leur public au sort de la planète et à l'impact nocif de l'activité humaine sur celle-ci. C'est notamment le cas de la chanteuse américaine Billie Ellish ou du groupe anglais Coldplay.
Pour promouvoir leur dernier album, les Britanniques se sont lancés dans une tournée de trente-huit dates à travers onze pays, étalées sur six mois. Vous avez dit écologie? Signalons toutefois que, crise de covid aidant, Coldplay avait renoncé à faire la promotion de son précédent album sorti en 2019. Et des 122 dates performées en 2016, on doit reconnaître que l'effort est réel. Si ce n'est que, par ailleurs, le groupe diminuera essentiellement l'impact de ses concerts par une compensation carbone (reforestation).

Réduire les déplacements internationaux?
Dans le milieu de la musique classique, des voix s'élèvent aussi inviter à plus de sobriété. En septembre 2021, dans une tribune intitulée Du violon pendant que la Californie brûle, le compositeur français Fabien Lévy expliquait comment il s'engageait pour la planète en réduisant son empreinte carbone personnelle. «En tant que compositeur, j'ai décidé de réduire considérablement mes déplacements professionnels et privés, même lorsque cela nuit à ma carrière, à mes besoins et à ceux de ma famille.»
L'artiste y questionnait aussi l'industrie musicale et appelait notamment les commissaires d'événements musicaux internationaux et les orchestres en tournée à raisonner leurs trajets aériens.
Fabien Lévy considère en fait comme "une contradiction de prétendre écrire l'avenir de l'histoire de la musique tout en jetant un voile sur notre vie sur cette planète».
Il a donc pris la plume pour encourager ses collègues du monde entier à réduire leurs déplacements à l'étranger et à privilégier, dans la limite du possible, le train. Un exemple suivi par les membres du groupe Massive Attack ; appuyés par des scientifiques, ils ont décidé de rendre leur tournées plus écolos en privilégiant par exemple les déplacements en train.
Le monde culturel n'échappe donc pas à cette prise de conscience écologique. Reste à trouver le bon équilibre entre préservation de l'environnement et épanouissement de la culture pour le bien de tous, en évitant les effets de com' et le greenwashing !
Sophie DELHALLE

