Le concours Eurovision de la chanson 2026 a débuté cette semaine et la grande finale aura lieu ce samedi. Parmi les qualifiés en demi-finale, la Belgique est en bonne place. Israël est également parvenu à tirer son épingle du jeu. Pourtant, depuis plusieurs semaines, la participation de l’État hébreu à ce concours, en principe apolitique, donne lieu au plus important boycott jamais connu depuis que l’Eurovision existe. Le journaliste François Janne d’Othée et le philosophe Zacharie Bertrand ont livré leurs points de vue sur ce sujet dans l’émission Décryptages du 15 mai 2026.
François Janne d’Othée : Je suis stupéfait de voir la proportion que prend le débat autour du boycott du concours de l'Eurovision. Je trouve cela complètement décalé par rapport à la teneur de l'évènement en tant que tel qui est un concours de chant certes très kitsch mais aussi rassembleur. Que je sache, Israël, ce n'est jamais qu'un candidat parmi 35. Mais il prend toute la place. C’est démesuré. J'ai entendu des mots terribles autour de cette participation. Parfois, j’en viens à me demander si moi qui regarde l’Eurovision, je ne suis pas moi-même complice d'un génocide quand je lis certains propos !
Julien Paul : Par exemple ?
Pas plus tard qu'hier, je lisais un commentaire Facebook d'une dame très engagée dans le secteur associatif. Elle écrivait ceci : « On ne peut pas faire la fête avec un État criminel. Je boycotte donc la RTBF pour complicité culturelle avec le régime israélien coupable de crimes de guerre, de crimes contre l'humanité, de génocide et de violations du droit international ». Ne sommes-nous pas tombés sur la tête ? Le candidat israélien, c'est d’abord un chanteur. On ne connaît pas son avis. Il est peut-être opposé au gouvernement Netanyahou… On ne le sait pas. Il n’est en tout cas pas son représentant, comme j’ai pu le lire, pas plus que la chanteuse belge Essyla n’est la représentante du gouvernement belge. Mais voilà, on fait un détestable procès d’intention à cet Israélien simplement parce qu'il est Israélien.
On sait bien que le concours Eurovision, c'est très important pour Israël. Au fil des années, cet événement a permis de faire rayonner le pays au-delà de ses mouvantes frontières. C'est également un concours très suivi là-bas. On peut donc se dire que les personnes qui voudraient marquer le coup politiquement visent en fait assez juste avec ce boycott…
Mais en quoi un boycott pourrait avoir un impact quelconque sur le conflit entre Israël et la Palestine ? Aucun. Au contraire, ça risque de polariser encore plus les choses, d’ajouter de la haine à la haine et de pousser Israël à se dire que finalement, face à une hostilité mondiale aussi marquée, il n’y a qu’à continuer sans trembler. Par ailleurs, quand on voit l'enthousiasme du chanteur israélien et de tous les participants à l’Eurovision par rapport aux mines hargneuses qu'on voit ici, il y a un sacré décalage. Israël se rend-il coupable de « songwashing » ? Sans doute et peu importe. Il n’est pas le seul. Chaque pays défend son candidat. Qu’on l’aime ou qu’on le trouve ridicule, le concours Eurovision est un moment suspendu et doit le rester, au-delà des clivages et des guerres.
Certaines chaînes de télévision nationales ont donc décidé de ne pas diffuser l’événement cette année, en raison de la participation d'Israël. L'Espagne et l'Irlande notamment. Mardi dernier, devant les grilles de la RTBF à Bruxelles, une poignée de manifestants réclamait qu’un boycott de ce type soit mis en place chez nous aussi. En quoi ces différentes formes d’expression d’un désaccord vous semblent-elles problématiques ?
Il me semble que le vrai courage, c'est de continuer à voir les choses avec nuance et de ne pas trancher définitivement pour un camp. On sait très bien que l'information est brouillée sur le conflit Israël-Palestine. C’est à cause des deux intervenants principaux. À cause du Hamas et à cause d'Israël qui empêche les journalistes d'aller sur le terrain. Au départ, on s’est dit ça y est, après le boycott de l’Espagne ça va partir comme un feu de paille. Et en fait, ça s'est arrêté à cinq pays, ce mouvement de boycott est donc fort minoritaire. Et pourtant on ne parle que de ça. Chez nous, ce débat atteint un niveau d'irrationnalité et d’hostilité pathologique à l’égard d’Israël qui me semblent inquiétant. Pour moi la réponse est très claire : the show must go on. Et que le meilleur gagne samedi !
Indignation sélective
Un peu plus tôt dans l’émission, ce même sujet a été abordé par le philosophe Zacharie Bertrand dont l’analyse diverge sur quelques points.
Zacharie Bertrand : Je trouve que ce débat apporte un peu d’air frais. On pouvait ressentir une forme d’apathie par rapport à ce qu’il se passe actuellement au Moyen-Orient, avec Gaza et les guerres à outrance que mène Israël. On constate, à l’occasion de ce concours, que les préoccupations de justice internationale pénètrent aussi le champ culturel. Il y a bien – ne soyons pas dupes – une guerre culturelle qui se joue. Il devient par ailleurs difficile de dissocier l’artiste de la nation dans le cas de Noam Bettan, le chanteur qui représente Israël. Il a été extrêmement ambigu par rapport à ce qu’il se passe dans son pays et il met en avant une forme de nationalisme assez décomplexé. Je crois donc que la distinction entre l'artiste et le pays est assez difficile à opérer dans son cas.
Julien Paul : N’assiste-t-on pas malgré tout à une indignation à géométrie variable ; une indignation beaucoup plus intense dès qu’il est question d’Israël ?
Typiquement, l'Azerbaïdjan fait partie du concours Eurovision et personne ne s’en indigne. Pourtant que ce qu’il se passe dans le Haut-Karabagh aux dépens des communautés arméniennes est aussi très grave. Dernièrement, une cathédrale nouvellement bâtie a été détruite. On assiste là-bas à une politique de suppression culturelle qui peut s'apparenter à une forme de génocide. Et finalement, là-dessus, on reste assez silencieux. Je me demande en effet s’il n’y a pas une indignation à géométrie variable. Il est important de se saisir des questions de justice internationale. Mais il ne faudrait pas être sélectif. Nous devrions aussi rendre justice à des peuples comme les Arméniens. Ils sont représentés eux aussi à l'Eurovision et ils subissent une révision historique de leur culture de la part de l'Azerbaïdjan, un pays également en lice à ce même concours.
D’après un zoom de François Janne d’Othée et une intervention de Zacharie Bertrand dans Décryptages, une émission produite par CathoBel à destination des antennes locales de RCF en Belgique francophone.
Pour écouter l’intégralité de l’épisode du 15 mai 2026, il suffit de consulter le podcast ci-après.
