Au centre de l’attention depuis les événements violents qui ont bouleversé la ville de Guayaquil début janvier, le quartier populaire de Socio Vivienda retrouve son calme et un semblant de vie normale. Face à la présence des gangs, le père Lenin Alvarado mise sur la solidarité pour reconstruire le tissu social de la communauté.
On croirait presque qu’il s’agit d’une célébrité tant ses allées et venues ne passent pas inaperçues. Comme à son habitude, le père Lenin Alvarado balade sa longue soutane noire dans les rues mal entretenues du barrio Socio Vivienda à la rencontre de ses paroissiens. Entre les maisons basses aux façades décrépies, les enfants du quartier accourent pour le saluer tandis que leurs parents arrêtent quelques instants leurs activités domestiques pour échanger deux mots avec le prêtre. L’homme d’Eglise en profite pour faire plus ample connaissance et rappeler les services proposés par sa paroisse: "Je n’ai jamais vu votre fille à la cantine. Vous devriez lui dire de venir. Nous lui offrirons à manger."
Le père Lenin Alvarado s’est installé à Socio Vivienda en 2017. Cette année-là, l’église qui domine aujourd’hui les trois secteurs de ce quartier défavorisé de Guayaquil était en construction. Le projet a vu le jour deux ans plus tôt, en 2015, après la visite du pape François. L’archidiocèse, qui avait édifié une structure pour que le souverain pontife puisse y diriger l’office, avait décidé d’en donner quelques morceaux qui serviraient de base à la construction de la nouvelle église de Socio Vivienda. La paroisse fut alors baptisée Beato Alvaro del Portillo, figure centrale de l’Opus Dei, institution controversée mais très bien implantée en Amérique latine.
Le pays "le plus violent du continent"
Le père Lenin a beau assurer n’avoir "jamais eu de problèmes avec les habitants du quartier", les lourds grillages coiffés de fils barbelés qui clôturent l’édifice dépeignent une autre réalité: en l’espace de quelques années, Guayaquil et, dans son sillage, l’Equateur tout entier, ont sombré dans la violence liée au narcotrafic. D’un taux d’homicide historiquement bas de 6,9 pour 100.000 habitants en 2016, l’Equateur est passé à 45 en 2023, selon les chiffres de l’Observatoire équatorien du crime organisé. "L’Equateur était le deuxième pays le plus sûr d’Amérique latine en 2016. Aujourd’hui, selon nos estimations, il s’agit du pays le plus violent du continent", commente Renato Rivera, coordinateur de l’institut. A Guayaquil, la situation est encore plus préoccupante. En 2023, les autorités y ont dénombré 2.752 assassinats, soit une augmentation de 63% par rapport à l’année précédente. La grande ville portuaire a été le théâtre de plus du tiers des homicides comptabilisés sur l’ensemble du territoire national.
Relégués à la bordure nord-ouest de la ville, Socio Vivienda et ses 30.000 âmes ont de nouveau concentré l’attention des médias ces dernières semaines. En particulier son deuxième secteur, Socio Vivienda 2, le plus difficile. Selon les autorités, la majorité des membres du commando ayant pris en otage le personnel de la chaîne TC Television le 9 janvier, provenaient de la zone. Ce jour-là, les assaillants cagoulés exhibaient pistolets, fusils à pompe et grenades devant les caméras qui continuaient de tourner. D’autres formaient avec leurs doigts les signes distinctifs des bandes criminelles qui gangrènent le pays. L’incident s’est produit deux jours après l’évasion de prison d’Adolfo Macias, alias ‘Fito’, chef des Choneros, l’un des gangs les plus puissants d’Equateur.
A Socio Vivienda, une autre bande fait la loi depuis plusieurs mois: les Tiguerones (les Tigres). Les criminels y ont trouvé un terreau fertile à leurs activités illicites et un vivier de petites mains.
Face à l’abandon de l’Etat, l’attractivité des gangs
Inauguré en 2012, Socio Vivienda est né d’une proposition de l’iconique président de gauche Rafael Correa (2007-2017). "L’idée était de fournir un logement aux populations défavorisées du sud de la ville, raconte le père Lenin Alvarado. Mais une fois les maisons construites, il n’y a pas eu d’accompagnement de la part des pouvoirs publics et la zone s’est marginalisée." Douze ans plus tard, certaines allées ne sont toujours pas goudronnées. Les plus jeunes se baignent dans des bassines installées dans la rue, tandis qu’à l’intérieur de certaines habitations, le plafond s’est effondré sous l’effet des intempéries et de l’humidité.
Confrontés à l’abandon de l’Etat et au manque d’opportunités professionnelles, la tentation est grande pour les jeunes du quartier de rejoindre les bandes criminelles. Debout au milieu d’une dizaine d’enfants, Eduardo Baidat élève la voix pour répartir équitablement crayons de couleurs et jeux de société. L’éducateur de la Fondation catholique Don Bosco a investi une petite maison aux murs roses de Socio Vivienda 2 et y accueille 120 enfants âgés de 7 à 15 ans. "C’est un défi de travailler ici. Certains enfants ont un frère ou un père qui fait partie d’une bande, souffle-t-il. Nous nous efforçons d’occuper leur temps libre mais ce n’est pas facile de faire face à la force d’attraction des bandes."
Le problème principal reste la difficulté de trouver un emploi. "Quand vous n’avez aucune opportunité et qu’on vous propose de l’argent, des responsabilités, un peu de pouvoir, ce peut être difficile de résister", concède, lucide, Eduardo Baidat qui souhaite développer des ateliers d’artisanat et d’entreprenariat pour ces adolescents. Le phénomène est encore amplifié par la réputation du quartier: "Si vous cherchez du travail, et que vous dites que vous venez de Socio Vivienda, vous ne serez pas pris", regrette Pedro, un paroissien. "Même les ambulances refusent de venir chercher les malades directement chez eux", ajoute Beatriz Flores, une autre résidente.
Une cantine gratuite à l’ombre de l’église
Dans ce contexte, le père Lenin Alvarado a vite compris que son rôle allait dépasser sa mission apostolique. Avec l’aide de paroissiennes, le prêtre d’une trentaine d’années a mis en place une cantine communautaire et gratuite. Installée à l’ombre de l’église, elle accueille 144 enfants âgés de 5 à 12 ans du lundi au vendredi. "Les miens viennent manger ici tous les jours", indique Gladys*. De son côté, le père Lenin en profite pour les inviter à venir à la catéchèse, leur demander si tout se passe bien à l’école et à la maison. L’ecclésiastique est conscient de la situation d’extrême vulnérabilité dont souffrent certains des enfants qui viennent manger à l’église: "Certains n’ont pas leurs deux parents, d’autres vivent dans des familles dysfonctionnelles. Ils ne mangent pas tous à leur faim chez eux."
Le père Lenin ne se contente pas d’accueillir les enfants à l’église le midi. Il se promène régulièrement dans les trois secteurs de Socio Vivienda pour prendre le pouls du quartier et de ses habitants. Depuis l’inédite vague de violences du mois de janvier, l’atmosphère est devenue pesante. Un hélicoptère de l’armée survole régulièrement le quartier tandis que des militaires font des descentes surprises dans les maisons du deuxième secteur à la recherche de membres des gangs et pour effacer les graffitis qui glorifient les criminels.
Au service de la population
La réponse musclée de l’Etat a ramené un peu de calme et le prêtre a repris ses visites. En balade dans le troisième secteur, une zone où ont été logées de nombreuses familles dont un ou plusieurs membres sont en situation de handicap, le prêtre recueille les doléances des paroissiens. Les uns se plaignent de difficultés administratives pour obtenir les aides sociales de la part de l’Etat; les autres lui demandent s’il lui reste des semis de légumes pour faire leur potager ou bien s’il peut interférer auprès des autorités locales pour que soit rénové le centre communautaire. Le père Lenin écoute, prend des notes sur son petit carnet, écrit le nom de ceux qui sont venus lui demander assistance. Embarrassé, il répond parfois qu’il va essayer de faire son possible, mais que ces problèmes ne sont ni de son ressort ni de celui de l’Eglise.
Le père Lenin Alvarado et l’éducateur Eduardo Baidat ont acquis une certaine notoriété dans le quartier grâce à leurs initiatives au service de la population. Les deux hommes sont respectés et assurent s’y sentir en sécurité. Cette tranquillité tient aussi à leur refus de se mêler plus directement aux affaires des bandes criminelles, contrairement à ce que font d’autres prêtres qui ont endossé un rôle de médiateur entre les autorités et les gangs dans d’autres quartiers de la ville. "L’Eglise ne prend parti pour personne. Elle est là pour renforcer les liens entre les fidèles", explique, évasif, le père Lenin tandis que l’éducateur se concentre sur le fait de "fournir un espace sûr pour les enfants sans "interférer avec ce qui peut se passer à l’intérieur des familles". "Les bandes ne nous voient pas comme leur ennemi", ajoute-il.
La foi catholique comme ciment social
Face à l’augmentation des violences, seule l’Eglise est restée et impulse un élan de solidarité. Les deux hommes en sont convaincus: la foi catholique doit servir de ciment social à une communauté isolée et fracturée, et d’autant plus dans un pays où près de 80% de la population se considère catholique selon les statistiques officielles. "Dieu a ce pouvoir de toucher chacun des individus, quelle que soit sa situation", insiste le père Lenin, qui, malgré son travail social, ne perd pas de vue sa mission religieuse. Il n’envisage d’ailleurs pas un départ du quartier: "Mes amis pensent parfois que l’on m’a envoyé ici pour me punir, sourit le jeune prêtre. Mais ça fait bientôt huit ans que je suis ici et je ne compte pas partir." La paroisse compte environ un millier de fidèles et il compte bien continuer à travailler pour agrandir la communauté.
En attendant, un calme relatif est revenu à Socio Vivienda comme dans le reste de Guayaquil. Les patrouilles régulières des militaires et le nettoyage des prisons, qui s’étaient transformées en centre de commandement du crime organisé, obligent les bandes à faire profil bas. A Socio Vivienda, les paroissiens se demandent cependant combien de temps l’accalmie va-t-elle durer? "Les militaires patrouillent, mais que se passera-t-il quand ils arrêteront de venir?", s’interroge Pedro. Le président équatorien Daniel Noboa, qui avait déclaré l’état de "conflit armé interne" début janvier, a en tout cas prolongé l’état d’exception de trente jours supplémentaires. Une décision qui n’a que peu d’influence sur le père Lenin et Eduardo Baidat, bien décidés à poursuivre coûte que coûte leur œuvre religieuse et sociale.
William GAZEAU, à Guayaquil
*Prénom d’emprunt
