Cet été, retrouvez cinq entretiens exclusifs recueillis au Vatican par Emmanuel Van Lierde. Une série réalisée en collaboration avec nos confrères d'Otheo. Aujourd'hui, découvrez le quatrième volet, consacré à Christopher Lamb, correspondant de CNN au Vatican et auteur de American Hope, un livre consacré au pape Léon XIV.
Du jour au lendemain, un cardinal relativement inconnu est devenu l’une des personnes les plus célèbres au monde. Mais qui est cet Américain doux et bienveillant qui est devenu le successeur de Pierre à une époque charnière, marquée par l’instabilité mondiale, de nombreuses guerres et le changement climatique ?
Avec l’élection de Léon XIV, le collège des cardinaux a rompu avec l’idée généralement admise qu’un Américain ne pourrait jamais devenir pape. Dans American Hope, le correspondant de CNN au Vatican Christopher Lamb, examine ce que l’élection de ce pacificateur et réformateur déterminé pourrait signifier non seulement pour l’Eglise catholique, mais aussi pour le monde.
Quiconque se penche sur le parcours de Robert Prevost peut être assuré que cet homme portera avec courage et détermination un message évangélique : un message de paix et de justice, de dignité humaine, de défense des pauvres, des migrants et des personnes exclues, ainsi que de souci de la création. Lamb lui-même puise d’ores et déjà de l’espérance dans ce choix pontifical, comme le laisse entendre le titre de son livre.
Selon vous, qu’est-ce qui montre clairement que le pape Léon XIV est un augustin, et non, par exemple, un prêtre diocésain ou un jésuite ?
Cela se manifeste surtout dans l’importance qu’il accorde à la communauté et à l’unité, deux éléments centraux de la spiritualité augustinienne. Cet ordre est l’un des plus petits ordres religieux et, de ce fait, ses membres accordent aussi une grande importance au fait d’être “ensemble”, à la vie commune et à la cohésion.
On le voit très bien dans la manière dont le pape Léon cherche à maintenir ensemble les différents groupes et courants de son Eglise, en premier lieu en écoutant chacun. Il recherche la cohésion et l’harmonie. Il accorde également beaucoup d’importance au discernement collectif et au fait de parvenir ensemble aux décisions, ce qui est également typiquement augustinien.
Les jésuites, en revanche, sont beaucoup plus individualistes et considèrent plutôt comme une bonne chose qu’il existe des divergences d’opinion et des désaccords.
"Après un pape gros, un pape maigre", dit un proverbe italien. Après François, le balancier va-t-il à nouveau partir dans une autre direction ? Ce pape fera-t-il des concessions aux groupes conservateurs, par exemple en ce qui concerne le rite tridentin ?
Les acquis du concile Vatican II constituent également pour ce pape une ligne rouge. Sur ce point, il ne fera aucune concession. Il veut surtout s’engager dans la poursuite de la mise en œuvre de ce concile. N’oublions pas que Prevost a été actif pendant de nombreuses années comme missionnaire et évêque au Pérou, au sein d’une Eglise locale et d’une culture qui avaient pleinement embrassé le Concile, avec le soutien des grandes conférences des évêques d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAM) de Medellín et de Puebla, ainsi que de la théologie de la libération.
En ce qui concerne le rite tridentin, antérieur au concile Vatican II, le pape Léon est disposé à écouter ses partisans et à dialoguer avec eux, mais écouter ne signifie pas être d’accord. Je ne pense pas qu’il revienne fondamentalement sur les restrictions imposées par le pape François à la célébration du rite tridentin, mais en même temps, il se montrera généreux dans la recherche de voies favorisant la réconciliation et l’unité.
En cela, son style diffère de celui de son prédécesseur, mais, dans leurs visions et leurs priorités, il n’existe en même temps aucune différence essentielle. Le souci des pauvres et des migrants, le souci de la création, l’accent mis sur la synodalité… Sur tous ces points, le pape Léon XIV est pleinement dans la ligne du pape François.
Léon n’est pas un disrupteur, un élément perturbateur comme François. C’est un bâtisseur de ponts patient. Je pense que, pour lui, l’essentiel est que l’Eglise soit une oasis de stabilité en des temps de grande instabilité et d’incertitude.
Après le pape François, il semblait impensable d'avoir à nouveau un pape baroque, car cela aurait été perçu comme une trahison de l’héritage de François et comme une trahison de l’Évangile lui-même. A notre époque, seule une Église pauvre peut être crédible lorsqu’elle se veut une Eglise pour les pauvres. Et pourtant, le pape porte la mozette rouge, réside de nouveau au palais apostolique et prend du repos dans sa résidence d’été à Castel Gandolfo. Comment devons-nous comprendre cela ?
Il est vrai que le pape Léon XIV adopte un style plus formel que François. Il est prudent et attentif à ce qui convient à un pape et à ce qui ne lui convient pas. Je ne considère pas cela comme un retour à un pape baroque. Cela tient surtout au sérieux et à la dignité qui sont attachés à la fonction, ainsi qu’au professionnalisme qu’il entend lui-même apporter à son pontificat. Léon ne remonte pas le temps, mais développe son propre style.
Oui, ce pape se rend de nouveau à Castel Gandolfo pour y prendre chaque semaine une journée de repos et, en été, quelques semaines de vacances. Cela lui permet de recharger ses batteries, de faire du sport et de se détendre, de lire et d’écrire. Ce n’est pas une mauvaise chose, bien au contraire : il donne ainsi le bon exemple. On ne doit pas être constamment au travail et courir sans cesse.
Oui, ce pape réside de nouveau au palais apostolique, mais il occupe quelques pièces mansardées réaménagées. L’essentiel est qu’il ne se laisse pas isoler et qu’il sache bien s’entourer. François s’était tenu à l’écart de la Curie romaine afin de pouvoir faire bouger les choses. Léon veut poursuivre la mise en œuvre des réformes, mais il a pour cela besoin de l’aide de la Curie. Dans ce contexte, il est logique qu’il se trouve à nouveau plus près de la Secrétairerie d’Etat.
Oui, ce pape porte à nouveau la mozette rouge, mais les chaussures rouges, elles, ne sont pas ressorties du placard. Comme François, il continue de porter ses chaussures noires. Et lui aussi mène un style de vie très modeste et discipliné. Je ne vois aucun mouvement de restauration dans ce qu’il fait ou dans ce qu’il dit.
Pourquoi son style de leadership va-t-il à l’encontre de l’esprit et de la culture de notre époque ? Pourquoi diffère-t-il autant de ce que nous voyons aujourd’hui chez de nombreux chefs d’Etat et de gouvernement ?
Tout simplement parce qu’il met l’accent sur l’écoute et la recherche du consensus, sur le dialogue et la rencontre. Il ne ressent pas le besoin de diriger une conversation à sa guise, d’imposer son point de vue, de défendre certains intérêts personnels ou de faire la une des journaux.
Avec le pape Léon XIV, nous voyons un pape qui "fait moins", mais qui, de ce fait, "est davantage". Ce qu’il est compte plus que ce qu’il fait. Il considère davantage la fonction pontificale comme celle d’un facilitateur, d’un modérateur et d’une ultime bouée de sauvetage – une conception qui rejoint étroitement la vision de l’Eglise et de la papauté portée par le concile Vatican II.
Le pape Léon XIV est relativement jeune. Il a le temps de son côté, écrivez-vous dans votre livre. Pourtant, en ces périodes de turbulences, on ne lui laisse guère de répit et beaucoup attendent de lui qu’il se prononce sur les grands défis de notre époque. En ce sens, on ne lui accorde aucun repos. Le pape est-il encore à la recherche de ses marques?
C’est possible. Il doit sans doute encore trouver le juste équilibre entre les questions qui peuvent attendre et qu’il peut laisser de côté quelque temps, et celles auxquelles il faut réagir rapidement. Il y a certainement là une tension avec laquelle il doit apprendre à composer. Mais j’ai l’impression qu’il commence peu à peu à trouver son rythme et à prendre ses marques dans son pontificat.
Quelle est la relation entre le pape américain et le président des Etats-Unis ?
Je pense que le pape Léon XIV est ouvert au dialogue avec le président Donald Trump et son gouvernement. Il s’est notamment entretenu pendant deux heures et demie – une durée considérable pour une rencontre avec le pape – avec Marco Rubio, le secrétaire d’Etat américain, lorsque celui-ci est venu au Vatican.
Nous savons que le pape connaît bien la situation aux Etats-Unis et qu’il a un frère qui soutient le président Trump et les républicains. Il est donc parfaitement conscient que la politique peut diviser les gens. Elle peut donner lieu à des débats houleux, mais le pape Léon XIV ne veut pas que la politique sème la division et rompe les relations. Là aussi, il veut rassembler les gens, sa famille, et faire en sorte que les différences puissent être supportées et vécues ensemble. Fort de son expérience et de son attitude, il peut précisément toucher de nombreuses familles aux Etats-Unis dont les relations ont été perturbées par la politique.
Ce qui m’interpelle surtout, c’est que le président Trump, à notre connaissance, n’a encore fait aucune tentative pour entrer en contact avec le pape : ni coup de téléphone, ni visite. C’est tout de même étonnant, non ? Pour la première fois dans l’histoire, il y a un pape originaire des Etats-Unis et le président américain ne l’appelle pas…
On voit que le pape Léon XIV s’exprime au sujet de l’Amérique et du président lorsqu’il estime vraiment devoir le faire, lorsqu’il ne peut réellement pas faire autrement que réagir, notamment lorsqu’il s’agit de questions qui le touchent personnellement : la migration, la guerre, la pauvreté… Il ne peut certainement pas supporter que Trump profère des contre-vérités, par exemple en affirmant que ce pape serait heureux que l’Iran possède des armes nucléaires. Le pape réagit alors en rappelant que l’Eglise a toujours été et reste opposée aux armes nucléaires. Il n’a aucun problème avec le fait d’être critiqué, mais cela doit se faire dans la vérité et non au moyen de mensonges.
Après la mort du pape François et l’arrivée du pape Léon, certains se sont dits heureux qu’il y ait enfin à nouveau un pape "normal". Ne se laissent-ils pas tromper par les apparences, comme la mozette rouge, alors que ce pape poursuit lui aussi les priorités du pape François ?
Quiconque poursuit un engagement fort au sein de l’Eglise, qu’il soit progressiste ou conservateur, finira immanquablement déçu, car les papes suivent une voie centriste et œuvrent à l’unité de leur Eglise. Chez le pape Léon, nous voyons précisément combien il souhaite rassembler tout le monde et maintenir son Eglise unie. Il ne favorisera pas un groupe plutôt qu’un autre ; il veut que nous avancions ensemble et progressions ensemble.
Encore une fois, son style est plus formel parce qu’il prend sa fonction au sérieux, mais à part cela, je pense que beaucoup de gens ont considéré François comme étant assez progressiste, alors qu’il était souvent plus conservateur qu’ils ne le pensaient. François avait un tempérament conservateur, mais il pouvait le dissimuler grâce à son radicalisme. Pour Léon, je pense que c’est l’inverse. Son tempérament est, selon moi, beaucoup plus progressiste, mais il le tempère en écoutant les courants conservateurs de l’Eglise.
Nous verrons où il veut conduire l’Église, mais ses grands atouts sont d’être canoniste et de connaître la Curie romaine de l’intérieur. Il sait comment fonctionne Rome. Il sait ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Mais, à l’inverse, cela signifie que personne ne peut le contrôler. Il ne peut pas être induit en erreur par les collaborateurs de la Curie, puisqu’il connaît le fonctionnement du système. Il peut donc d’autant mieux poursuivre la réforme et l’ajustement de ce système. Il ne se laissera pas mener en bateau.
Vous soulignez que ce pape est canoniste — et mathématicien. Pourquoi est-ce un avantage ?
Un pape est également le législateur suprême de l’Eglise, et c’est un rôle particulièrement important, même s’il reste plutôt invisible pour le grand public. Si l’on veut véritablement ancrer des réformes, il faut également les inscrire dans le droit. Une grande partie de ce que François a lancé n’a pas encore été traduite dans le droit canonique. Il reste donc du travail à accomplir, et dans ce contexte, un pape qui est canoniste est plus que bienvenu. Cela l’aidera à gouverner, même si le monde extérieur ne le considère pas comme un juriste.
Cela ne signifie pas non plus que Léon passe tout son temps à s’occuper de droit canonique. Sa formation de mathématicien peut également lui être utile. Le pape Léon est capable de bien analyser les situations et il agit de manière tactique et stratégique.
Puisque nous parlons de tactique : le plus grand impact d’un pape réside dans les nominations qu’il effectue parmi les évêques et les cardinaux. Qu’est-ce qui vous frappe à ce sujet et que prévoyez-vous concernant la création de nouveaux cardinaux ?
Aux Etats-Unis, il a déjà procédé à un certain nombre de nominations, et celles-ci étaient très marquées : il s’agissait toutes de personnalités issues de l’immigration ou de missionnaires. Ce sont des ecclésiastiques qui ne sont pas nés aux Etats-Unis, mais qui sont arrivés dans le pays en tant que migrants. Ou bien ils ont eux-mêmes fait l’expérience de quitter leur pays pour s’intégrer ailleurs.
Par ses nominations, le pape a effectivement le plus grand impact sur une Eglise locale. C’est ainsi qu’il donne le ton et détermine l’orientation, car ce sont ces hommes qui dirigent ensuite leur Eglise locale et lui donnent une direction, et qui prennent position dans leur pays sur les questions sociales et politiques. Ce pape souhaite également que les évêques prennent leurs responsabilités dans ce domaine. Ce sont eux qui doivent s’exprimer en premier sur les situations qu’ils vivent, et non le pape. Ce sont eux qui sont aux commandes sur place.
Ce pape veut gouverner dans un esprit de collégialité, comme le souhaitait Vatican II. Il n’est pas le chef de l’ensemble de l’Eglise universelle ; il est primus inter pares, le premier parmi ses pairs.
Mais, en même temps, il envoie un message par ses nominations aux Etats-Unis. Il n’a pas besoin d’y ajouter des paroles lorsque les profils choisis sont aussi affirmés. Il recherche des personnes prêtes à relever le défi et à travailler dur, comme lui-même l’a toujours fait en tant que missionnaire et évêque.
Il choisit également des hommes plus jeunes et il a déjà laissé entendre qu’il souhaitait faire respecter plus strictement la limite d’âge de la retraite. Il n’a pas l’intention de permettre aux évêques de continuer encore quelques années et d’obtenir une prolongation. Il veut être plus rigoureux en ce qui concerne les limites d’âge.
Et il y a encore un autre aspect auquel il est attentif : il souhaite des évêques qui veulent travailler en équipe, de manière collégiale et synodale.
Et qu’en est-il des nouveaux cardinaux ?
Le pape François a laissé de côté un certain nombre de règles non écrites et a fait des choix très personnels dans ses nominations de cardinaux. Je suppose que le pape Léon XIV reviendra en partie à la règle non écrite consistant à attribuer la barrette cardinalice aux archevêques occupant certains sièges importants dans les grandes villes.
Il était parfois illogique qu’un archevêque ne devienne pas cardinal alors qu’un évêque d’un diocèse plus petit de la même province ecclésiastique, voire un évêque auxiliaire, le devienne. Je pense que le pape Léon trouvera à nouveau plus logique que les archevêques métropolitains deviennent cardinaux.
Sa première préoccupation sera de placer les bons hommes sur les sièges archiépiscopaux, puis il pourra choisir parmi eux ceux qu’il créera cardinaux. C’est une approche plus cohérente : faire d'abord de tel ou tel évêque auxiliaire ou évêque que vous jugez digne un archevêque, puis un cardinal. Veillez à ce que les bonnes personnalités occupent les sièges principaux.
Étant donné que ce pape a été préfet du dicastère chargé des nominations épiscopales, il sait comment cela fonctionne et peut orienter le processus. Une fois encore, il connaît le système. Il a également le temps de suivre ce processus et de s’assurer de la nomination des bons évêques et archevêques.

Par ailleurs, il est logique qu’il fasse cardinaux les nouveaux préfets de la Curie romaine. Mais, au-delà de ces deux options classiques, je m’attends tout de même à une ou plusieurs innovations du pape Léon dans ses choix de cardinaux. Je ne sais pas lesquelles, mais il apportera certainement là aussi sa propre marque.
Emmanuel VAN LIERDE (entretien traduit avec l'aide de l'IA)
Christopher Lamb, American Hope. What Pope Leo XIV Means for the Church and the World, Headline Press, Londres, 2026, 286 p.
