Ce dimanche, les frères Daniel-Marie et Jack ont fait leurs adieux au couvent Saint Antoine au cours d'une célébration joyeuse. La menace d'un procès canonique plane toutefois au-dessus du prêtre, Daniel-Marie, qui veut vivre le processus dans la confiance et appelle les fidèles à rester disciples missionnaires.
En apparence, c'est un dimanche ordinaire - les grands néons présents dans le chœur sont d'ailleurs colorés de vert, en référence au temps liturgique. L'édifice n'est pas plein mais il faut dire qu'il est grand. Près de 400 personnes doivent être présentes. Si la moyenne d'âge des assemblées dominicales est souvent assez élevée dans nos régions, ici, ce n'est pas le cas: les personnes du quatrième âge ne constituent qu'une faible minorité. Parallèlement, de nombreux enfants et ados garnissent les rangs.
Le "place to be"
Le couvent Saint Antoine se situe rue d'Artois, non loin de la Gare du Midi. Refondé en 2012 avec l'arrivée de Daniel-Marie, il est animé par une communauté de frères appartenant à l'ordre des franciscains conventuels. Au fil des ans, il s'est progressivement imposé comme l'une des "places to be" cathos de la capitale. Il est évidemment fréquenté par de nombreuses personnes de ce quartier très populaire - notamment par une importante communauté d'origine africaine. Mais également par des gens qui viennent de plus loin - et parfois de très loin. Ce qui est apprécié ici ? Le parfum de la louange, la joie de la communauté, la dimension fraternelle, la forte exigence spirituelle. Ainsi que le charisme personnel de plusieurs frères.
En apparence, c'est donc un dimanche ordinaire au couvent Saint Antoine. Mais ces derniers jours, les personnes gravitant dans les différents groupes du couvent ont été averties. Une annonce importante va être faite aujourd'hui: le frère Daniel-Marie et le frère Jack, qui ont fait l'objet d'une enquête préliminaire interne à l'Ordre, sont contraints de quitter le couvent.
Faire de chaque chant une louange
La messe de 10h30 ne commence pas à l'heure - c'est une habitude ici. Et elle se terminera à l'heure où beaucoup de Belges seront déjà passés à table. Au couvent, on aime prendre son temps... C'est frère Grégoire, le dernier arrivé dans la communauté, qui préside l'eucharistie. Frère Daniel-Marie est présent dans le chœur. Depuis Noël, il ne prêche plus ni ne confesse. Récemment revenu d'Australie, frère Jack est également présent, dans l'assemblée.
Chaque chant est une occasion de proclamer la louange. Le groupe de musiciens y contribue largement. Les frères ont investi dans la sono et dans l'accompagnement des jeunes: l'église résonne des basses, des échos de la batterie et de la beauté des voix. Parmi les chanteurs figure un ancien musulman converti au catholicisme.
Durant l'homélie, le frère Grégoire invite chaque membre de l'assemblée à reconnaitre la présence de Jésus autour de lui, notamment auprès de ses voisins. "Regardons autour de nous", lance-t-il. Et voilà chaque paroissien invité à se tourner vers celles et ceux qui l'entourent. Un climat très fraternel règne dans l'assemblée...
La lecture de la lettre
Le temps des intentions permet, pour la première fois, de se rendre compte que ce dimanche n'est pas exactement ordinaire. Frère Jack prie tout d'abord pour les responsables religieux - évêques, pasteurs, chefs... Puis, juste après, il prie "pour notre communauté à Saint Antoine qui est en train de vivre des grands changements".
Alors que l'eucharistie s'approche de son terme, le frère Daniel-Marie s'avance vers le micro. "Vous êtes presque tous au courant: frère Jack et moi-même devons quitter le couvent assez rapidement", ouvre-t-il sans autre préliminaires. S'ensuit la lecture de la lettre du supérieur provincial, le frère Jean-François-Marie. Celui-ci ne révèle ni les faits dont les deux frères ont été accusés ni les résultats de l'enquête interne. Il faut dire qu'il n'en a lui-même pas entièrement connaissance, le dossier ayant été suivi directement par le Ministre Général de l'Ordre. Par la lettre, l'assemblée apprend donc que frère Jack est appelé à vivre "un temps de prière et de retrait" hors du couvent. Pour sa part, frère Daniel-Marie est suspendu de l'exercice du sacerdoce et appelé à vivre dans un couvent italien tandis que son dossier est transféré à un service du Saint-Siège.
"Nous avons bien travaillé"
Au terme de la lecture de la lettre, frère Jack prend la parole. "Ca fait bizarre, j'avoue", ouvre le franciscain australien qui n'a plus pris publiquement la parole depuis l'été 2025. Celui-ci souligne que l'enquête n'a pas démontré de délit grave le concernant. "Ouf, je ne suis pas un criminel", lâche-t-il, provoquant les applaudissements de l'assemblée. "La conclusion de l'enquête remarque - grande révélation - que je suis un homme imparfait et parfois controversé. Ok. Pour cette raison, je reçois une admonestation, une réprimande, c'est à dire que je me suis fait taper sur les doigts." Le frère Jack quittera prochainement Bruxelles - il ne sait cependant ni encore quand il s'en ira ni où il se rendra.
En attendant, il rend grâce. "J'aime notre église, j'aime cet endroit, j'aime ce que nous avons fait ensemble. Merci! (...) Ce que nous vivons ici est bouleversant et je ne vous cache pas qu'il faudra du temps pour digérer tout cela. Mais j'ai une bonne nouvelle: dans la croix de Jésus-Christ, nous avons un bon médicament pour soulager toute indigestion." Et encore: "On avait une église vide, l'église s'est remplie. Vous êtes le témoignage que nous avons bien travaillé." S'ensuivent de très longs applaudissements.
"Une aventure spirituelle"
C'est ensuite au tour de Daniel-Marie de venir au micro. "Je pardonne à mes ennemis, je compatis à leur souffrance", ouvre-t-il. "Je fais entièrement confiance à l'Eglise pour établir la vérité des faits." L'homme adresse aussi une invitation à l'assemblée: celle de ne pas réagir par des lettres de soutien ou des pétitions. "Cela ne ferait qu'agacer les enquêteurs", estime-t-il. Avant d'indiquer qu'en cas de procès, il pourrait solliciter des témoignages. Il apporte aussi cette précision: les faits concernent "ma façon d'être prêtre; c'est au niveau de l'Eglise." Comme une façon de laisser entendre que c'est bien le pasteur qui est accusé - et non pas l'homme. "Par contre, continuez à prier pour que la vérité soit faite, rapidement, en vérité et sans stress."
Et Daniel-Marie d'ensuite relever le caractère spirituel de ce qui est en jeu. "Nous devons tous vivre cela comme une aventure spirituelle. (...) Nous pouvons mettre en pratique la Parole de Dieu. C'est facile de dire de pardonner aux ennemis quand on n'en a pas. (...) Mais quand on arrive, comme vous et moi en ce moment, dans une épreuve spirituelle, là, on peut mettre la Parole en pratique. Et c'est une grande joie, une grande gloire. Alleluia." Et l'assemblée de répondre: "Amen". Et plus tard: "on va mettre nos émotions dans les émotions de Jésus, dans la joie de Jésus, dans l'Esprit Saint. Et elles vont porter du fruit."
Et le supérieur de la communauté d'exprimer une dernière volonté à quelques jours de son départ pour l'Italie: "je souhaite, en partant d'ici, que tout ce qui a été semé continue de grandir. Et que vous montriez, en continuant à venir ici, en faisant de ce lieu un lieu vivant, que vous n'étiez pas là pour un frère, ou deux ou trois, mais que vous êtes là pour Jésus-Christ. (...) Personne ici n'est consommateur, nous sommes tous des acteurs, vous êtes tous des disciples missionnaires. Je vous invite à continuer." Dernière parole? "Mes supérieurs m'ont mystérieusement dit de ne pas emmener toutes mes affaires..." Comme une façon de préciser que ce départ pourrait n'être que provisoire...
La bénédiction
A l'invitation de frère Grégoire, l'assemblée sera ensuite invitée à prier pour les deux frères et à les bénir. Une scène impressionnante! Dans la foulée, les personnes qui le souhaitent pourront signer les livres d'or qui leur seront remis.
La messe se termine. Une bien étrange ambiance gagne l'assemblée qui ne se dispersera que très lentement. "Tu as le droit d'être triste", indique une personne en se tournant vers sa voisine, émue. "On continuera évidemment de venir", nous confie une autre. A la sortie, frère Daniel-Marie est salué par les uns, embrassé par les autres. Plus loin, un fidèle du couvent s'interroge tout de même: "aucun des deux frères n'a demandé pardon pour le mal qu'ils auraient pu commettre."
Vincent DELCORPS
