Ce samedi 1er mars, la Province jésuite d’Europe Occidentale francophone organisait une journée mémorielle à Paris. Ce temps fort avait été préparé durant de longs mois par un collectif de victimes et de jésuites. Objectifs : s’écouter, partager, se consoler. Ensemble !
En ce début d’après-midi, ils proviennent des quatre coins de la Province – de Marseille, de Lyon, de La Pairelle, de Louvain-la-Neuve… Toutes les communautés ont été invitées à être représentées aux Facultés Loyola de Paris. L’ambiance est un brin étrange. Bien sûr, il y a la joie des retrouvailles. Mais il y a aussi une forme de pudeur, quelques hésitations – peut-on rire ? Le moment est sérieux. Grave. Chacun sait qu’il va vivre un moment fort. Et qu’un incident n’est pas à exclure…
Des coups de poing
Pour une septantaine de personnes, la journée a commencé plus tôt. Dès le matin, les anciens et actuels responsables de la Province étaient invités à écouter le témoignage de vingt victimes, seulement entrecoupées de quelques respirations musicales. « Des coups de poing », nous dit-on. Tous ensemble, jésuites et victimes, ils ont ensuite partagé le repas.
L’après-midi se déroule donc dans un cadre plus large et s’ouvre par un temps de prière. Certaines victimes restent en retrait – plus jamais, elles ne mettront les pieds dans une église. Les autres se placent devant un autel dépouillé et entouré de branches mortes. Mais quelques fleurs percent ça et là… "Il est inévitable qu’arrivent les scandales ; cependant, malheureux celui par qui le scandale arrive", prévient Jésus dans l'Evangile de Matthieu. Une danseuse, toute de blanc vêtue, offre une chorégraphie de drapés. Tout au long de l’après-midi, l’art sera mobilisé. Non pas pour guérir, mais pour offrir de la Beauté. Et pour prendre le relais des mots lorsque ceux-ci seront vains…

Heureux ceux qui pleurent
Rendez-vous dans le grand auditoire. Dans ces prestigieuses facultés, les jésuites sont habitués à prendre la parole, à enseigner. Cet après-midi, ils prendront la parole, sans doute. Mais ils prendront surtout soin de l’offrir aux victimes. Et de se taire.
C’est une victime qui ouvre la séance. Et aussitôt, l’ambiance change. "Seul le témoignage peut débloquer la parole des autres", nous dit l’homme. C’est pour cette raison qu’il a commencé à parler, il y a quelques années. Et qu’il est présent cet après-midi. L’homme est ému. Mais il est en confiance. Il faut dire que cette journée, il la prépare depuis des mois. A l’initiative de la Compagnie de Jésus, un collectif a été mis sur pied, composé de victimes, de jésuites et de facilitateurs indépendants. "Il y a quelque chose qui s’est créé entre nous", nous explique Jean-Marc Turine, victime belge. "Même si on ne se connaît pas, ce qu’on a vécu, c’est de l’amitié."
Thierry Dobbelstein, le père provincial, prend aussi la parole. "Ce matin, les émotions étaient fortes. Et ce n’est pas fini". Le jésuite verse quelques larmes. Puis enchaîne : "Heureux ceux qui pleurent : il y a cent façons de mal comprendre cette Béatitude. En fait, Jésus veut dire : heureux ceux qui pleurent ensemble. Aujourd’hui, nous sommes ensemble et avec."
Taire et consoler
S’ensuit une conversation consacrée… au silence. Les souvenirs et les mots ont parfois été enfouis. Volontairement ou pas. Par les victimes ou par leurs proches. Mais aussi par la hiérarchie. On peut en parler aujourd’hui : longtemps, les jésuites ont préféré se taire. "Sans la Compagnie, je ne serais pas vivant", témoigne Patrick Goujon, ancienne victime devenue… jésuite. "Mais les deux premiers jésuites à qui j’ai parlé m’ont enjoint à me taire : ‘tu ne vas pas remuer toute cette merde’".

Il y a un autre danger : celui de vouloir soigner ou donner du sens. "Il est difficile pour un jésuite d’écouter une victime car ça va à l’opposé de ce qu’il fait d’ordinaire", reprend Patrick Goujon. "Il ne faut pas interpréter, il faut prendre au sens littéral. De même, il ne faut pas vouloir faire taire le cri ou l’amoindrir – c’est la pire des souffrances. En fait, il faut seulement écouter. Pour moi, il n’y a rien eu de plus consolant que de voir naître des larmes dans les yeux de certains interlocuteurs." A ses côtés, le jésuite Guilhem Cause se met à pleurer – il fait partie de ceux-là. "Il y a une manière d’écouter qui accepte de ne pas comprendre. Mais qui consent à être là, vraiment", souffle-t-il.
Les porteurs de lumière
La salle plonge dans l’obscurité. Tour à tour, quatre personnes victimes s’avancent. Chacune est accompagnée d’un membre de la Province jésuite, qui porte une lanterne éclairée. Dans la salle, on écoute ces horreurs. Et on entend le nom des criminels – le provincial a explicitement encouragé les victimes à ne pas les taire. Il y a l’histoire de ce prêtre charismatique qui, un matin de retraite, se glissa aux côtés de cette jeune femme. Il y a le récit de ce jésuite qui donnait rendez-vous à cet élève dans sa chambre de l’internat. Il y a ce prêtre qui contraignait cette jeune fille à se dévêtir et à le toucher. Et toujours ces menaces – "n’en parle pas, ils ne pourraient pas comprendre". Et toujours cette perversion du spirituel – "ne crains pas, c’est Jésus qui me donne cette tendresse pour toi."
Dans la salle, on entend renifler. "Les jésuites sont aussi des victimes collatérales de ce qu’on nous a fait subir", observe Jean-Marc Turine. "Ce n’est pas pour rien qu’ils ont pleuré, eux aussi…"
Recoller les morceaux
Sur scène, une mosaïque est dévoilée. Elle est l’œuvre de Sœur Samuelle, une ermite… également victime d’abus. "Les mosaïques permettent de remettre ensemble des morceaux fracturés", explique-t-elle, avec douceur et dignité. "Mon travail consiste à recoller les morceaux, mais pas à les remettre tels qu’ils étaient avant. Les mosaïques permettent de donner un nouveau visage. Celui d’une vie qui peut encore vivre…"
La séance est sur le point de se clôturer. Thierry Dobbelstein s’assied à côté de l’œuvre. "Depuis que je suis confronté aux abus, je ne suis jamais sûr de bien faire ou de bien parler", indique-t-il. Il sait la délicatesse de sa tâche. Demander pardon ? Certaines personnes trouvent insupportable de se voir ainsi invitées à pardonner. Ne pas demander pardon ? C’est impensable pour d’autres. A nouveau au bord des larmes, le jésuite pèse chaque mot : "je vous présente ma demande de pardon, en mon nom et au nom de tous les jésuites de la Province. C’est une simple présentation. Qui n’attend pas de réponse, qui n’impose rien."
Le père provincial s’engage aussi. A définitivement faire passer la honte et la confusion dans le camp des coupables. A organiser des démarches mémorielles spécifiques pour les établissements scolaires. A poursuivre le chantier de la prévention. Et à mener ces projets ensemble – "cet ensemble qui a été tellement cassé".
Du début à la fin
On sort de l’auditoire et on se rend compte qu’on revient de loin. Comme au terme d’un enterrement, on aspire à retrouver le goût de la vie. Un petit verre, quelques biscuits, la parole, la marche ou le silence : chacun trouvera sa méthode. Agnès Delépine, responsable de la Cellule écoute et prévention des abus de la Province, se montre heureuse. "Ce fut vraiment une expérience de co-construction, du début à la fin. On doit se garder du danger de vouloir penser pour l’autre. Entendre chacun nous permet d’être plus ajustés. Cette journée va porter des fruits. Mais je ne sais pas encore lesquels…"
Vincent DELCORPS

