La brochure "Rendons l'Eglise au peuple de Dieu" continue à faire l'objet de réactions. Patrick Debucquois, secrétaire de la Commission épiscopale pour la diaconie et secrétaire général de Caritas francophone, regrette un document qui relèverait, selon lui, davantage de la provocation que du dialogue.
Au début de l’année 2023 a paru, dans le diocèse de Liège, une brochure rédigée par plusieurs chrétiens actifs dans le domaine de l’enseignement religieux et de la pastorale, intitulée Rendons l’Eglise au peuple de Dieu. Assez rapidement, cette brochure a suscité une réaction assez ferme de l’évêque de Liège, Mgr Delville, qui en déplore notamment le caractère "injurieux et injuste" d’une des conclusions, celle selon laquelle "pour supprimer le cléricalisme, il faut supprimer le clergé".
Comme eux
A l’instar de Mgr. Delville, je voudrais faire part de ma tristesse par rapport à ce que je perçois au moins comme une maladresse, au pire comme une erreur grave dont je ne suis pas certain que les auteurs aient vraiment saisi les conséquences.
Comme eux, j’ai été, et continue d’être blessé non seulement par les excès, mais souvent même, par de nombreuses manifestations habituelles du cléricalisme. Comme eux, la pensée de Joseph Moingt m’inspire et me pousse à chercher des issues concrètes aux impasses actuelles. Comme eux, je peste contre la lenteur de notre Eglise à écouter les cris de ses enfants, à faire son examen de conscience et à transformer ses structures et ses procédures autant que sa façon d’être au monde.
Je souscris sans réserve à nombre de leurs analyses, en particulier celles qui invitent à voir davantage l’Eglise comme une « Communauté de communautés », et à tirer plus pleinement les conséquences des travaux de Vatican II sur le sacerdoce commun des fidèles.
Comme eux, je ne crois pas que l’extension du modèle sacerdotal actuel aux femmes ou aux hommes mariés (viri probati) puisse remédier en quoi que ce soit à la crise actuelle du christianisme occidental.
Comme eux, probablement, j’ai lu René Girard et ai appris à quel point la religion catholique devrait être, par excellence, celle qui se libère des formes perverses du sacré, puisque son fondateur est celui qui en a, jusque dans sa chair, dénoncé l’imposture.

L'appel mal compris du pape François
Toutefois, je suis choqué par le fait que l’appel de notre pape François à engager l’Eglise plus résolument dans une démarche de synodalité, auquel ce document se réfère, soit à ce point incompris et déformé. En effet, cette démarche, courageuse, suppose que tous y participent de bonne foi, en ne perdant pas de vue son objectif final, à savoir celui qui consiste à laisser aux collèges et conférences épiscopaux continentaux autant que nationaux davantage de latitude pour adapter les normes et approches à leur contexte spécifique.
En s’exprimant sous la forme d’un pamphlet avant même que ce processus ait pu ne serait-ce que laisser entrevoir ses premières orientations, les signataires se rendent-ils compte qu’ils se font les alliés objectifs de ceux qui, dès le départ, font tout pour empêcher son bon aboutissement ?
Ont-ils seulement conscience qu’en plaidant pour une mesure aussi radicale et, par ailleurs, probablement aussi incompréhensible qu’inacceptable par la majorité des chrétiens d’autres continents, ils témoignent de leur incompréhension du principe même de la synodalité dont, par ailleurs, ils se réclament ?
Par ailleurs, un certain nombre d’analyses de l’ouvrage paraissent un peu légères. Je pense, au particulier, à celle qui fait correspondre la montée du cléricalisme à la conquête de Jérusalem par Titus, alors qu’il s’est agi d’un processus bien plus tardif, qui a connu son apogée bien plus tard que la conversion de Constantin et l’avènement de Justinien, en 527.
De même, écrire "le terme 'ontologie' est grec, et a fait le bonheur de la philosophie ancienne et médiévale. Aujourd’hui, on est plus modeste et on parle plutôt de phénoménologie" témoigne d’un parti-pris bien peu… philosophique.
Enfin, et je m’avancerai ici plus prudemment en raison de mon incompétence en ce domaine, je pressens une certaine contradiction entre ce que je perçois comme une absence assez totale de remise en question de la nature même des sacrements et de leur administration, d’une part, et la critique radicale du sacerdoce tel qu’il est conçu actuellement dans l’Eglise catholique.
La voie du dialogue
Je comprends bien que ceux qui sont confrontés, quotidiennement, à la misère et à la souffrance expriment à un moment donné, à leur tour, leur exaspération. Mais ici comme ailleurs, il n’y a pas d’autre issue que celle du dialogue. Les auteurs affirment à ce sujet, dans leur introduction, avoir voulu aborder ces questions "sans tabou, au risque de choquer". Je crains que ce risque n’ait été pris à la légère, et que c’est à juste titre que de nombreux chrétiens, aspirant à une autre Eglise, n’aient en effet reçu ce document comme une provocation. Le dialogue suppose une autre approche, plus nuancée et plus modeste. Je forme le souhait que cette autre approche reste possible. C’est l’enjeu du grand projet de notre pape sur la synodalité, et il n’est pas encore trop tard pour y engager toutes les forces vives.
Patrick DEBUCQUOIS
(titre et intertitres de la rédaction)
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