Pierre de Mahieu, engagé auprès de la Pastorale des Jeunes du Brabant wallon, revient sur la posture non-violente du Christ. Il s'interroge sur l'intérêt des puissants à sanctifier la guerre, leur guerre.
Ce week-end, dans une allocution nocturne, le Président des Etats-Unis, Donald J. Trump, a conclu son discours en évoquant Dieu. Il a, d’un ton ferme, déclaré "qu’on aime Dieu, qu’on aime nos soldats, protège-les". Dans le contexte d'une nouvelle escalade militaire au Moyen-Orient, cette phrase, prononcée à la tribune avec une gravité calculée, soulève une question brûlante : peut-on invoquer Dieu pour justifier la guerre ?
A l’heure où les bombes déchirent les silences millénaires des villes du Levant, où des civils — femmes, enfants, vieillards — sont à nouveau les premières victimes de décisions prises loin de leurs foyers, il est essentiel de rappeler ceci : Dieu ne bénira pas la guerre.
En quête de paix
La Bible, dans son essence la plus profonde, est un livre de paix. Non pas d’inaction face à l’injustice, mais de désescalade face à la violence. Le message évangélique ne se prête à aucune confusion : "Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés fils de Dieu" (Matthieu 5:9).
Le Christ, en refusant la voie des zélotes, des combattants de la libération armée d’Israël, a pris une posture radicalement non-violente. Interrogé par Pilate, il déclare : "Mon Royaume n’est pas de ce monde. Si mon Royaume était de ce monde, mes serviteurs auraient combattu" (Jean 18:36).
Cette réponse désarme. Elle dérange. Car elle empêche de placer Dieu au service des intérêts humains, qu’ils soient géopolitiques ou économiques. Jésus refuse explicitement d’être enrôlé.
Dans cette tradition évangélique, saint François d’Assise s’inscrit comme l’un des plus puissants témoins. A une époque où les croisades — prétendument au nom de Dieu — ravageaient les terres d’Orient, François s’est rendu, sans arme, jusqu’au sultan d’Egypte, Malik al-Kamil. Non pour le convertir par la force, mais pour rencontrer l’homme derrière l’ennemi.
Cette démarche, profondément subversive pour l’époque, préfigure le dialogue interreligieux contemporain. François ne maudit pas les musulmans; il ne prie pas pour leur défaite. Il cherche à incarner la paix. Et ce n’est pas un hasard si sa "Prière pour la paix" demeure aujourd’hui un hymne universel :
"Seigneur, fais de moi un instrument de ta paix :
Là où est la haine, que je mette l’amour;
Là où est l’offense, que je mette le pardon."
"Une instrumentalisation dangereuse de la foi"
Quand Donald Trump termine son discours par un "God bless our troops", il faut comprendre que cette formule, devenue presque banale dans le langage politique américain, est une instrumentalisation dangereuse de la foi.
Elle suggère que Dieu pourrait légitimer l’usage de la violence, sanctifier la domination armée, prendre parti pour une nation contre une autre. Or, cette perspective est en contradiction directe avec les enseignements bibliques, patristiques, et même modernes du christianisme.
Déjà au IVe siècle, saint Ambroise posait la question : peut-on bénir une guerre, même juste, sans que cela soit un échec de la charité ? Augustin, qui formulera la doctrine de la "guerre juste", la réserve à des cas extrêmes, et dans une profonde tristesse. Il ne parle jamais de guerre bénie, mais tolérée, comme un moindre mal.
Jean-Paul II, dans son homélie pour la Journée mondiale de la paix en 2002 — en pleine crise post-11 septembre — rappelle avec force : "La guerre n’est jamais une fatalité. Elle est toujours un échec de l’humanité". Et il insiste : "Aucune guerre ne peut être sainte. Seule la paix est sainte".
Au XVe siècle, dans un monde ravagé par les luttes intestines, l’évêque et philosophe Nicolas de Cues développe une vision cosmique de la paix. Dans De pace fidei (La paix de la foi), écrit après la prise de Constantinople par les Ottomans, il imagine un dialogue céleste entre des représentants de toutes les religions. Il y expose l’idée que la vérité divine est unique, mais les chemins pour l’approcher sont multiples. Là encore, la violence religieuse est récusée : elle est la marque d’un cœur endurci, non d’une foi véritable.
De la nécessité d'une reconnaissance
Les gouvernements qui préparent la guerre ont toujours besoin de l’adhésion morale des peuples. Pour cela, ils brandissent des symboles. La religion en est un puissant. Mais à trop invoquer Dieu pour couvrir le bruit des missiles, on transforme la foi en propagande.
Le philosophe Emmanuel Kant, dans Vers la paix perpétuelle, avertissait déjà : "On ne saurait trop condamner les discours qui en appellent au droit de Dieu pour légitimer les violences humaines". La paix, pour Kant, n’est pas l’absence de guerre, mais un état rationnel, juridiquement organisé, où les hommes se reconnaissent dans une communauté d’égaux.
Refuser que Dieu soit invoqué pour justifier les bombardements, c’est le défendre contre sa perversion. C’est dire que le Dieu de la Bible, celui d’Abraham, d’Isaïe, de Jésus, n’est pas le dieu des missiles guidés, des drones, des frappes chirurgicales. Il est le Dieu qui dit :
"De leurs épées, ils forgeront des socs de charrue, et de leurs lances, des faucilles. Une nation ne tirera plus l’épée contre une autre nation, et l’on n’apprendra plus la guerre." (Isaïe 2:4)
Il est celui qui refuse que Pierre dégaine son épée au jardin de Gethsémani :
"Remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée." (Matthieu 26:52)
Il est, en définitive, celui qui pleure sur Jérusalem, non celui qui la bombarde.
Alors que les tensions au Moyen-Orient redoublent et que les discours belliqueux se parent de piété, il est plus que jamais urgent de faire entendre une voix alternative. Une voix qui refuse le simplisme du "eux contre nous", du "bien contre le mal".
Il faut que des croyants, des intellectuels, des leaders spirituels de toutes traditions proclament à haute voix que la guerre n’a rien de sacré, que la foi véritable ne construit pas de missiles, mais des ponts.
A nous de choisir aujourd’hui de quel côté de cette humanité nous voulons nous tenir.
Que l’on soit croyant ou non, chrétien ou non, l'invocation de Dieu pour légitimer la guerre est une insulte faite à toute quête de transcendance. Dieu ne prend pas parti pour les armées. Il est du côté des victimes.
C’est pourquoi nous devons, sans relâche, rappeler aux puissants : Non, Dieu ne bénira pas la guerre.
Pierre DE MAHIEU
Intertitres de la rédaction

