« Ne faudrait-il pas encourager à une lucidité de fin de vie? » : la proposition-choc de frère Poswick de Maredsous


Partager
« Ne faudrait-il pas encourager à une lucidité de fin de vie? » : la proposition-choc de frère Poswick de Maredsous
Fr Réginald-Ferdinand Poswick (CCBY CathoBel)
Par Vincent Delcorps
Publié le
6 min

La fin de vie n’est définitivement plus un tabou – y compris pour de nombreux chrétiens. R.-Ferdinand Poswick, osb, moine à l'abbaye de Maredsous, propose que certaines personnes âgées puissent volontairement mettre fin à leur vie. Il suggère que l’Eglise envisage une ritualisation exceptionnelle de ce départ.

Maximilien Kolbe, le sacrifice du premier de cordée d’une cordée en difficulté, le soldat à l’assaut, le pompier de service qui risque sa vie … et Jésus de Nazareth qui nous dit : « C’est moi le bon berger. Le bon berger expose sa vie pour ses brebis » (Jean 10.11). « Je donne ma vie pour mes brebis » (Jean 10.15) - « Le Père m’aime parce que je donne ma vie, afin de la reprendre. Personne ne me l’ôte, mais c’est moi qui la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, et le pouvoir de la reprendre : tel est l’ordre que j’ai reçu de mon Père. À propos de ces paroles, il y eût de nouveau division parmi les Juifs. Bon nombre d’entre eux disaient : « Il est possédé, il délire ; pourquoi l’écoutez-vous ? » D’autres disaient : « Ce n’est pas là le langage d’un possédé. Un démon peut-il ouvrir les yeux des aveugles ? » (Jean 10.17-21). Ou encore : « Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimé. Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis. Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande » (Jean 15. 12-14). « En ceci nous avons connu l’amour : (Jésus) a donné sa vie pour nous. De même nous devons donner notre vie pour nos frères » (1 Jean 3.16).

L'équilibre écologique de la Planète

Au moment où la surpopulation mondiale peut commencer à menacer l’équilibre écologique de la planète Terre et où le vieillissement des populations pèse de plus en plus lourdement sur les sociétés [voir, notamment, le n° 1856, 28 mai – 3 juin 2026 du Courrier International, couverture et pp. 26-35], ne devons-nous pas réfléchir à cet « eugénisme de bon aloi » que suggère Pierre Teilhard de Chardin parmi les prises en main de l’avenir de l’Humanité… et proposer des critères positifs et objectifs pour ce que les Hollandais ont appelé, en marge de leurs lois de « fin de vie » (2002), l’argument de choix de la « voltooide leven » ou « vie accomplie » (un argument d’anticipation du décès, toujours en discussion chez eux!!) ?

Mais, en ce domaine, ne s’agit-il pas d’un eugénisme très prudent  puisqu’il ne prend aucun risque sur la libre évolution de la « race » (ou du « phylum ») humain(e) ? Aucune modification génétique n’est nécessaire. Il s’agit seulement d’une prise de décision en « pleine conscience », capable d’évaluer, à partir d’un certain âge et avec des conseillers sérieux, après l’arrêt complet d’activités ou de responsabilités (familiales ou autres), si l’on est capable et désireux de « donner sa vie » pour alléger la société des charges de plusieurs années de vieillissement dont les sociologues-économistes nous disent qu’elles peuvent coûter plus cher à la société que toutes les années « actives » antérieures !

Dans presque tous les pays

Si le suicide est formellement condamné, tant par la société que par la morale chrétienne, ‒ tout comme les incitations au suicide que l’on voit se multiplier parmi les jeunes « accros » aux nouveaux médias et devenus « inconscients » ‒ les discussions et recherches autour de la « fin de vie » vont bon train dans presque tous les pays. Et la recherche de formules « sociales » pour gérer de la façon la plus humaine possible les fins de vie, se multiplient : « béguinages » de  Marie de Hennezel, « maisons d’alliance » adoptées par de nombreuses communautés religieuses vieillissantes, soins palliatifs étendus et de plus en plus professionnalisés, nouvelles dynamiques données aux maisons de soins et de repos, notamment au Danemark et dans les pays scandinaves …

Quels critères donner à ceux qui, en toute lucidité, arrivent aux âges de 80, voire 90 ans … ou plus (!!) ? Va-t-on les empêcher, moralement et institutionnellement, de chercher comment, en toute conscience, « tirer sa révérence » le plus gentiment et simplement possible – sans être voué aux gémonies ?

L'exemple des esquimaux

Dans la tradition des grands nomades polaires que furent les groupes d’esquimaux Inuits, quand, en hiver, la famille doit se regrouper dans un igloo et survivre avec les réserves des chasses au caribou ou au phoque engrangées dans l’igloo familial avant de s’y réfugier pour éviter le risque d’être complètement « gelé » en moins d’une heure, si, par malheur, la nourriture commence à manquer pour tous, les plus vieux savent qu’ils doivent volontairement sortir pour laisser la nourriture aux autres, notamment les enfants ! S’ils sortent, ils savent que, dans l’heure, ils seront morts gelés !

S’il faut renforcer la volonté sociale de « préserver la vie » (progrès médicaux, interruptions de grossesse, peine de mort, préventions en tous genres), surtout quand la vie commence et qu’elle est « fragile », ne faudrait-il pas encourager, parallèlement, à une lucidité de fin de vie tout en cherchant à donner au vieillissement l’image des « callogères », ces vieux moines du Mont Athos dont l’image sociale est caractérisée par cette appellation de « beaux vieillards » ? ‒ revaloriser le vieillissement et la vieillesse ET, en même temps, encourager une lucidité nouvelle ?

Une vision dynamique de la fin de vie

La "Magnifique Humanité" que le Pape Léon XIV présente comme modèle de la nouvelle civilisation induite par les Intelligences Artificielles et leurs « agents-robots », ne devrait-elle pas, à travers ceux qui croient en Jésus, Fils de Dieu, devenu homme, et en sa « résurrection » destinée à toute humanité, proposer une vision dynamique de la fin de vie : onction des malades et mourants (expression d’une compassion et d’une tendresse « divinisées par l’amour ») et viatique (comme chemin incorporant au Corps ressuscité du Christ dans un rituel de « départ » de cette vie vers celle du Ressuscité) ? Voir le récit de la mort de S. Benoît par le pape S. Grégoire : Benoît se fait conduire par ses moines dans l’Oratoire du monastère car il se sent « mourir » et il demande la « communion » eucharistique … puis il meurt « debout » !!

Pour une ritualisation chrétienne

Et donc, ne pourrait-on proposer une ritualisation chrétienne d’un « départ de la vie, choisi « par amour du prochain »,  geste qui devrait être hyper-prudent et privilégiant d’abord tout ce qu’un accompagnement palliatif peut proposer, mais dans une volonté de « donner sa vie » pour qu’un autre humain vive « mieux » grâce à ce départ ?

On a souvent dit que ceux qui se « retiraient du monde » dans une vie de type « monastique » faisaient un geste qui évoquait la « mort au monde » ! La mort, le cimetière, était au centre du « cloître » bénédictin tel que réformé par l’Abbé de la Trappe ! N’y aurait-il pas une ritualisation plus « positive » de la fin de vie que l’Église pourrait accepter dans des conditions techniques, juridiques et spirituelles à bien préciser et qui seraient aussi rares que le choix de « se retirer du monde » pour vivre en moine ou en ermite ?

Fr. R.-Ferdinand POSWICK, osb

(titre, intertitres et chapeau sont de la rédaction. Titre original: Donner sa vie).

Catégorie : Opinions

Dans la même catégorie