Chers amis,
Il est frappant de constater que même dans notre société sécularisée, la fête de Noël touche encore tant de monde, que l’on soit croyant ou non. Elle fait vibrer en chacun de nous une corde sensible. C’est comme si, à ce moment, nous nous souvenions de ce qui est important dans la vie. C’est le temps où nous nous souhaitons mutuellement le meilleur, le temps où nous recherchons l’intimité avec nos proches, le temps enfin ou nous resserrons les liens familiaux. Nous le savons bien en effet : on peut réaliser beaucoup de choses, gagner de l’argent, mais si ces valeurs que Noël remet chaque année en évidence venaient à disparaître, le bonheur serait absent et le sens de notre vie est compromis.
Mais en même temps nous sommes aussi bien conscients que cette solidarité ne peut ne se limiter au seul cercle de nos proches. C’est cela aussi que nous rappelle Noël. Beaucoup de gens en effet ne connaissent pas ce climat intime de Noël parce qu’ils sont pauvres, âgés, exilés ou étrangers. Beaucoup ont l’impression qu’ils en sont exclus progressivement ou qu’ils n’en font tout simplement plus partie. C’est précisément au moment où nous nous retirons dans la chaleur et la sécurité de notre propre cercle que nous prenons conscience que nous ne pouvons pas demeurer indifférents à ce qui se passe en dehors. Ce n’est pas un hasard si «l’Action Vivre Ensemble » nous invite à fêter Noël dans l’authenticité. Pas un hasard non plus si des medias nous sensibilisent à la pauvreté chez les enfants par la semaine « Viva for life ».
Pour celui qui est conscient de l’origine chrétienne de la fête de Noël et encore plus pour celui qui est chrétien, le sens de cette fête et le message qui en découle seront évidemment plus fort et plus intense. Nous célébrons la naissance de Jésus. Il ne s’agit pas de la naissance de n’importe quel enfant. Il s’agit de la naissance de quelqu’un hors du commun. On ne peut évidemment pas prouver cela avec des arguments purement rationnels. Les contemporains de Jésus n’en ont eux-mêmes pris conscience qu’au moment où ils ont entendu et vu ce qu’il disait, ce qu’il faisait et comment il était. Ce n’est qu’alors qu’une intime conviction de foi a grandi en eux : dans cet enfant, dans cet homme, c’est Dieu lui-même qui est venu à notre rencontre.
C’est cela Noël : c’est l’incarnation de Dieu, c’est l’humanité de Dieu. C’est le fil rouge qui traverse toute la Bible et c’est le cœur de notre foi : Dieu n’est pas un Dieu indifférent. Il n’est pas l’être puissant et inatteignable qui se suffit à lui-même, mais un Dieu qui veut donner et partager, qui cherche à entrer en relation et se veut solidaire. Il veut être comme nous, semblable à nous, il veut partager notre existence avec toute son impuissance, tellement fragile et vulnérable comme sont les êtres humains.
Il est né dans la pauvreté : Marie a à peine trouvé une place pour mettre son enfant au monde. Cela L’a marqué durablement, tout au long de sa brève existence. Il n’a jamais appartenu à l’élite religieuse ou sociale. Il n’a jamais exercé aucun pouvoir. S’il a été grand, c’est précisément dans son humanité. S’il nous a montré qui est Dieu, c’est justement dans son humanité. Personne n’était indigne à ses yeux : « ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à Moi que vous l’avez fait ». Il est mort comme un moins que rien, condamné parce que sa solidarité et son humanité devenaient insupportables pour les autorités et l’opinion publique.
Cet appel à l’humanité et à la solidarité fait partie du sens chrétien de la fête de Noël. Il y a aujourd’hui beaucoup d’insécurité, parfois même de l’angoisse, dans notre pays mais aussi en Europe et ailleurs dans le monde. Insécurité aussi à propos de l’avenir de notre planète, la maison commune de tous les êtres humains. L’angoisse est souvent mauvaise conseillère. La tentation est alors grande de se replier sur le cercle familier pour y trouver la sécurité. Cela devient très vite chacun pour soi. C’est un état d’esprit qui conditionne petit à petit l’air du temps et qui ne réserve rien de bon, ni pour chacun de nous, ni pour la société. On devient alors autosuffisant et on ne se sent plus responsable de ceux qui n’appartiennent pas à notre cercle. Nous devenons alors une société qui porte à juste titre très haut l’étendard de la liberté mais qui oublie que seule la solidarité peut donner son sens à la liberté.
Noël est la fête de la solidarité. Si Dieu a pris la peine de devenir homme pour nous et avec nous, c’est bien pour que nous soyons à notre tour homme avec et pour chacun. Nous devons nous opposer fermement à ce que le pape François appelle la globalisation de l’indifférence. Ce n’est pas ce qu’un homme peut réaliser pour lui-même mais bien ce qu’il peut signifier pour les autres qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue. C’est ainsi aussi que l’on honore Dieu, et ce n’est qu’ainsi que la paix vient sur terre.
Cardinal Jozef De Kesel, Archevêque de Malines-Bruxelles
Noël 2019