A l'occasion de sa visite en Belgique, les 6 et 7 février 2018, le cardinal Robert Sarah a accordé une interview à l'hebdomadaire catholique "Tertio". Nous reproduisons ici le début de cet entretien, dans lequel il partage sa vision de l'Afrique, du "colonialisme idéologique" de l'Occident, de la liturgie, du silence divin qui habite l'homme...
Tertio: Pourquoi l’Afrique est-elle la nouvelle ‘patrie’ du Christ (le pape Paul VI l’avait déjà déclaré en 1969)? En quoi est-elle le continent de l’espoir pour l’humanité, alors même qu’il y a beaucoup de guerres, de conflits et de pauvreté?
Cardinal Sarah: Vous avez raison de dire que l’Afrique est marquée par les plaies de la pauvreté, des conflits et des guerres souvent de nature ethnique, et pourtant, la richesse incomparable de ce continent, et qui doit être celle de toute société digne de ce nom, c’est d’abord Dieu et la famille. Celle-ci en constitue le socle, le fondement, mais si ce socle est déstructuré et détruit par des idéologies mortifères, s’il s’écroule, c’est toute la société qui implose et s’effondre sur elle-même, sans bruit, anéantie sous les effets d’une anesthésie presque complète de l’opinion publique, comme on peut le constater en ce moment en Occident.
En effet, que de souffrances dans les familles divisées, dites "recomposées" après s’être… "décomposées", y compris ici, en Belgique! Et les premières victimes de ce vrai naufrage sont les enfants… Savez-vous qu’il n’est pas rare que certains de ceux qui ont été conçus par le moyen de la fécondation in vitro avec donneur anonyme, cherchent à connaître l’identité de leur géniteur? Tous les psychologues peuvent vous dire que la recherche de la paternité est une nécessité naturelle, et donc une souffrance pour un enfant qui en est privé et qui cherche en vain qui est son père biologique. Cela devait arriver, malgré tous les mensonges colportés à satiété sur le droit à l’enfant, le droit à l’épanouissement et au bonheur de toutes les familles, au détriment des enfants privés de toute véritable parenté. Pourquoi traite-on les enfants comme des objets ou des petits chiens? Pourquoi s’acharne-t-on à démolir la famille traditionnelle? Pourquoi croit-on que l’argent, qui nous permet de tout faire, de tout acheter et de tout avoir, nous rend vraiment heureux?
De fait, l’accumulation des richesses et des technologies ne rendent pas l’homme heureux: si celui-ci perd sa raison d’être, qui est de vivre en conformité avec les lois intangibles de Dieu et donc de sa propre nature humaine créée par Dieu, il erre comme un navire sans gouvernail, et il se heurte tôt ou tard sur les récifs de l’égoïsme et de l’indifférence. Alors, il risque bien de sombrer… corps et âme. Pour l’Occident, comme ce fut le cas pour l’ancien Empire romain, cela demandera peut-être vingt ans, cinquante ans, voire un siècle, mais cela arrivera, n’en doutez pas, à moins qu’il ne se convertisse.
"Les Africains doivent promouvoir leur trésor par excellence"
Voilà, en résumé, ce qui advient à la société occidentale, qui, par le biais de la mondialisation financière et médiatique, colporte ce poison dans les pays les plus pauvres et donc les plus vulnérables, en particulier en Afrique, mais aussi en Asie, en Amérique latine et en Océanie… C’est pourquoi, au-delà des apparences concernant le niveau de vie, l’Afrique est encore en ce moment beaucoup plus riche et plus solide que les pays occidentaux et elle peut donc être considérée comme le continent de l’espérance pour le XXIe siècle. A condition, toutefois, que les Africains ne renoncent pas à leurs valeurs ancestrales les plus nobles qui ont été irriguées, et donc à la fois purifiées et ennoblies par l’annonce de l’Evangile de Notre Seigneur Jésus Christ.
Le Bienheureux pape Paul VI appelle l’Afrique "la nouvelle patrie du Christ", parce que l’Afrique s’est largement et généreusement ouverte au Christ et à son Evangile. En effet, en 1900, il n’y avait, dans le continent que deux millions de catholiques. Aujourd’hui, en 2018, nous dépassons les 200 millions de catholiques. Un bond gigantesque! Malgré ses multiples et énormes problèmes, l’Afrique accueille Jésus Christ et son Evangile, ainsi que sa vision sur la famille, comme elle avait accueilli la Sainte Famille lorsque Hérode cherchait à l’éliminer. Benoît XVI, au cours de son homélie d’ouverture de la deuxième Assemblée spéciale pour l’Afrique du synode des évêques, le 4 octobre 2009, affirmait: "Un précieux trésor est présent dans l’âme de l’Afrique où je perçois 'le poumon spirituel pour une humanité qui semble en crise de foi et d’espérance' (Africae munus, n. 13)."
C’est pourquoi, concrètement, les Africains doivent promouvoir leur trésor par excellence, celui sans lequel il n’est pas de civilisation qui vaille et qui dure: la famille, et proclamer inlassablement leur foi en Dieu. En conséquence, ils ont le devoir de combattre avec courage toutes les attaques contre la vie, depuis sa conception jusqu’à sa mort naturelle. Moi-même, par deux fois, j’ai écrit aux évêques africains pour leur demander de sensibiliser leurs peuples et leurs gouvernements pour qu’ils défendent énergiquement et rejettent catégoriquement toute pression les obligeant à institutionnaliser l’idéologie du genre (ou gender) et ses dérives diaboliques.
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Entretien de S. Em. le cardinal Robert Sarah avec Tertio
Photo: Cardinal Robert Sarah, (c) Wikimedia commons
