Célébrée le 16 juin, jour anniversaire de sa mort en 1246, sainte Lutgarde de Tongres reste l'une des grandes méconnues du patrimoine spirituel belge. Cette cistercienne née à Tongres en 1182 fut pourtant la première, au Moyen Âge, à vivre une vision du Sacré-Cœur de Jésus, près de cinq siècles avant que Marguerite-Marie Alacoque ne la répande dans l'Église universelle.
Marguerite-Marie Alacoque a sa basilique à Paray-le-Monial et une fête liturgique universelle. Lutgarde de Tongres a ses reliques dans une petite église du Brabant wallon et une notoriété inversement proportionnelle à son importance historique. Elles ont pourtant vécu, à cinq siècles d'écart, la même expérience mystique : la vision du Cœur transpercé du Christ et l'invitation à en propager la dévotion. Lutgarde la première, en 1199. Marguerite-Marie en 1673. L'Église n'institutionnalisera la fête qu'en 1765, après Marguerite-Marie. Lutgarde, elle, avait été oubliée.
Sa vie a été rédigée par Thomas de Cantimpré, dominicain, ancien étudiant de saint Albert le Grand et l'un des encyclopédistes les plus rigoureux de son temps. Son témoignage est direct: il a connu Lutgarde personnellement, recueilli ses confidences, et rédigé sa Vita à l'intention de la communauté d'Aywiers. Néanmoins, les Bollandistes, dont c'est précisément le métier de distinguer le fait attesté de la légende pieuse, signalent chez lui une crédulité excessive, propre au genre hagiographique médiéval.
Qui est sainte Lutgarde de Tongres ?
Sainte Lutgarde de Tongres — Repères
Née : 1182 à Tongres (Limbourg belge) — nom civil : Juliette Verlinde
Morte : 16 juin 1246 à l'abbaye d'Aywiers (Lasne, Brabant wallon)
Parcours : bénédictine à Sainte-Catherine (Saint-Trond), puis cistercienne à Aywiers
Biographe : Thomas de Cantimpré (1201-1270), dominicain
Inscrite au Martyrologe romain : 1584
Fête liturgique : 16 juin
Patronne : des aveugles, des femmes en couches, de la ville de Tongres et de la Flandre
Reliques : église Saint-Rémi d'Ittre (Brabant wallon), dans deux châsses (bois peint et argent)
Née en 1182 à Tongres, dans le Limbourg, de son nom civil Juliette Verlinde, Marie Lutgarde est fille de bourgeois. Sa dot ayant été dilapidée par un marchand, sa mère la place à douze ans au monastère bénédictin de Sainte-Catherine, près de Saint-Trond. L'enfant n'est pas particulièrement pieuse. Elle reçoit des visites, entretient des relations avec des prétendants. Selon le théologien belge Jacques Leclercq, c'est seulement vers dix-sept ans que "la vie mystique l'envahit comme un ouragan."
La vision du Sacré-Coeur de 1199 : que s'est-il passé ?
En 1199, au parloir du monastère de Sainte-Catherine à Tongres, Lutgarde reçoit une vision du Christ qui lui montre son côté transpercé, son Sacré-Cœur. "Ne recherche plus les flatteries d'un vain amour. Regarde ici et contemple désormais ce que tu dois aimer et pourquoi tu dois l'aimer", transcrit Thomas de Cantimpré.
Les historiens du mysticisme chrétien s'accordent à qualifier cet épisode de première vision médiévale du Sacré-Cœur de Jésus. La dévotion au Cœur du Christ est plus ancienne, puisque saint Bernard de Clairvaux en avait tracé les contours théologiques une cinquantaine d'années plus tôt. Mais c'est Lutgarde qui en vit la première l'expérience visionnaire directe, dans un cadre qui préfigure exactement ce que rapportera Marguerite-Marie près de cinq siècles plus tard : la plaie, l'invitation à l'amour exclusif, l'engagement de réparation.
La conversion est totale et immédiate. Elle prononcera ses vœux, recevra des dons de guérison, connaîtra extases et stigmates. Ses sœurs bénédictines la décriront parfois soulevée de terre pendant la prière.
Ses échanges mystiques et l'échange des cœurs avec le Christ
Sainte Lutgarde eut ensuite de nombreuses autres expériences mystiques (visions, extases, stigmates…) qui l’amèneront à s’unir progressivement au Cœur du Christ dans l’oraison et la contemplation. Par ailleurs, elle reçoit un don de guérison et accueille de nombreux malades et pénitents.
Thomas de Cantimpré rapporte que Lutgarde priait beaucoup. Trop, au goût des visiteurs qui faisaient la queue à la porte du monastère de Sainte-Catherine. Ses mains guérissaient: un toucher suffisait, parfois une simple salive. Les malades venaient de loin. Sa cellule ne désemplissait pas. Elle supporta longtemps. Puis elle dit à Dieu ce qu'elle avait sur le cœur.
"Pourquoi cette grâce qui si souvent m'empêche de m'unir à vous ? Retirez-la de moi et donnez-m'en une autre qui me soit plus profitable."
"Que veux-tu en échange ?"
"Accordez-moi l'intelligence du psautier pour en recevoir plus de dévotion."
Grâce accordée. Elle comprit les psaumes comme elle ne les avait jamais compris — Thomas de Cantimpré nota l'étonnement de ses sœurs devant la profondeur soudaine de ses commentaires. Mais après quelques semaines, Lutgarde changea d'avis. "Le voile dont le mystère est recouvert augmente le respect et la dévotion", expliquera-t-elle. Elle retourna donc à Dieu.
"Que sert à une religieuse idiote et rustique comme moi de comprendre les mystères de l'Ecriture ?"
"Que veux-tu donc ?"
"Je veux votre cœur."
"C'est plutôt moi qui veux le tien."
"Qu'il en soit ainsi, Seigneur, à condition toutefois que Vous accommoderez l'amour de votre cœur au mien, et qu'en Vous je possède continuellement mon cœur sous votre sauvegarde."
"Dès ce jour fut fait l'échange des cœurs." — Thomas de Cantimpré
Une fin de vie dans la discrétion
Lutgarde de Tongres n'a pas encore vingt-cinq ans quand ses sœurs bénédictines l'élisent prieure de Sainte-Catherine. Elle refuse. Pour fuir cet honneur qu'elle juge incompatible avec la vie cachée qu'elle cherche, elle prend une décision radicale, de changer d'ordre et de région.
Elle rejoint l'abbaye cistercienne d'Aywiers, une communauté à l'histoire mouvementée. Fondée au début du XIIIe siècle aux Awirs, près de Liège (sur le site de l'actuelle ferme d'Othet, à Flémalle), elle migre ensuite vers le Brabant, pour se fixer définitivement entre Couture-Saint-Germain et Maransart, le long de la Lasne, sur le territoire actuel de Lasne, dans le Brabant wallon. Les moniales conservent le nom de leur première implantation liégeoise : Aywiers, comme Awirs, évoque les ruisseaux.
L'épreuve est immédiate. Lutgarde ne parle que le flamand. Les sœurs d'Aywiers s'expriment en langue romane. Elle ne franchira jamais vraiment cette barrière. Thomas de Cantimpré note qu'elle "n'apprit pas même assez de français pour demander convenablement du pain", ce qui garantit, ajoute-t-il, que personne ne vint jamais lui proposer de charge pastorale.
C'est là, dans ce silence contraint, qu'elle entreprend trois jeûnes de sept ans chacun, à des intentions que le Christ lui précise à chaque fois. Le premier, au pain et à la bière seulement, pour les victimes de l'hérésie albigeoise. Le deuxième, au pain et aux légumes, pour la conversion des pécheurs. Le troisième commence en 1239, et ne s'achèvera qu'avec sa mort.
En 1235, elle perd la vue. Elle vivra aveugle les douze dernières années de sa vie, dans le même monastère, dans le silence, se donnant entièrement à Dieu.
Le Christ lui aurait communiqué la date exacte de sa mort. Elle s'éteint le 16 juin 1246, à Aywiers, à 64 ans. Ses sœurs témoignent qu'au moment de rendre l'âme, elle ouvrit les yeux vers le ciel, et qu'on ne put plus les refermer.
Inscrite au Martyrologe romain en 1584, elle est fêtée le 16 juin, date de sa mort.
Elle fut enterrée dans l'église abbatiale, à l'endroit même où elle avait coutume de prier.
De quoi sainte Lutgarde est-elle la patronne ?
Sainte Lutgarde de Tongres est invoquée comme patronne des aveugles. Elle-même le devint en 1235 et le resta douze ans. On la prie aussi pour les femmes en couches, un patronage né du récit d'une noble dame soulagée pendant un accouchement difficile par le contact d'une de ses reliques. Elle est par ailleurs la patronne de la ville de Tongres et de la Flandre.
Son rapport à la langue lui a valu un patronage plus inattendu. Lutgarde ne parla jamais que le flamand : arrivée à Aywiers en terre romane, elle ne parvint jamais à maîtriser le français, malgré des années d'efforts que rapporte son biographe. Au XIXe siècle, le Mouvement flamand naissant fit de cette particularité un symbole et adopta la mystique de Tongres comme l'une de ses figures patronnes.
Où trouver les reliques de sainte Lutgarde ?
Les reliques de sainte Lutgarde de Tongres sont conservées dans l'église Saint-Rémi d'Ittre (Brabant wallon), dans une chapelle à gauche du chœur. Elles y ont été déposées le 2 juillet 1827, après les pérégrinations imposées par la Révolution française, et authentifiées par Mgr François Antoine de Méan, archevêque de Malines.
L'âge d’or de la mystique belge
Au XIIIᵉ siècle émergent simultanément plusieurs figures féminines dont l'influence spirituelle dépasse largement les frontières de leurs monastères.
Marie d'Oignies (1177-1213), considérée comme l'une des pionnières du mouvement des béguines, inspire le cardinal Jacques de Vitry jusqu'à lui faire prendre les ordres. Julienne de Cornillon (1193-1258) est à l'origine de la Fête-Dieu, instaurée en 1264, célébrée encore aujourd'hui. Hadewijch d'Anvers, béguine et poète mystique, produit en moyen néerlandais une œuvre qui anticipe de deux siècles la spiritualité rhénane. Béatrice de Nazareth (1200-1268), cistercienne, rédige les Sept manières d'amour, premier traité mystique écrit en langue vernaculaire des Pays-Bas.
Lutgarde appartient à ce même monde. Elle et Marie d'Oignies se connaissaient personnellement. C'est Marie d'Oignies qui dit de Lutgarde, avant de mourir : "Sous la voûte du ciel, il n'y a pas d'avocate plus puissante qu'elle pour les âmes du purgatoire." Le dominicain Thomas de Cantimpré, qui fut le biographe de Lutgarde, avait aussi écrit la vie de Christine l'Admirable. Ces femmes se croisaient, se recommandaient les unes aux autres, priaient les unes pour les autres.
La dévotion au Sacré-Cœur : cinq siècles de transmission
v. 1150 - Saint Bernard de Clairvaux développe la théologie des "plaies sacrées"
1199 - Lutgarde de Tongres : première vision médiévale du Sacré-Cœur (Belgique)
XIIIe s. - Sainte Gertrude de Helfta et Mechtilde de Hackeborn prolongent la dévotion
1673-1675 - Marguerite-Marie Alacoque reçoit ses révélations à Paray-le-Monial (France)
1765 - Rome institue la fête liturgique du Sacré-Cœur
1856 - Extension à l'Eglise universelle (Pie IX)
2024 - Dilexit Nos, encyclique du pape François sur le Cœur du Christ
Pour aller plus loin

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Saints et bienheureux de Belgique, Hubert Jacobs — Editions Fidélité, 2012
