Dans les milieux traditionalistes, "l’Eglise de Vatican II" est aujourd'hui encore régulièrement accusée d'être "moderniste". Que recouvre réellement ce terme? Retour sur une crise qui a secoué l’Eglise il y a plus d’un siècle et qui a été dépassée grâce à une nouvelle synthèse entre foi et modernité.
Nous refusons […] et avons toujours refusé de suivre la Rome de tendance néo-moderniste et néo-protestante qui s’est manifestée clairement dans le concile Vatican II et après le concile dans toutes les réformes qui en sont issues." "Cette réforme étant issue du libéralisme, du modernisme, est tout entière empoisonnée; elle sort de l’hérésie et aboutit à l’hérésie." Ces deux phrases choc, adressées respectivement à l’Eglise catholique postconciliaire et à sa réforme liturgique, sont issues de la "Déclaration du 21 novembre 1974", véritable manifeste de Mgr Marcel Lefebvre en faveur de la "Tradition authentique" de l’Eglise.
La crise moderniste
Relevons deux termes utilisés par le fondateur de la Fraternité Saint-Pie X: "modernisme" et "néo-moderniste", souvent repris par les catholiques traditionalistes jusqu’à aujourd’hui. Sur les réseaux sociaux, il est fréquent de voir accuser des prêtres, des évêques, et même le pape de "moderniste", tout comme la théologie qu’ils professent ou les eucharisties qu’ils président…
Mais que signifie au fond ce terme, qui ne doit pas être purement et simplement identifié à "moderne", même s’il ne lui est évidemment pas étranger? Le mot renvoie à ce qu’on a appelé la "crise moderniste" qui a frappé l’Eglise catholique – particulièrement en France, en Allemagne et en Italie – à la fin du XIXe siècle et jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale. Une crise qui, d’une certaine manière, exerce encore une influence sur l’Eglise aujourd’hui.
Le "Jésus de l’histoire" et le Christ de la foi"
Que s’est-il passé il y a déjà plus d’un siècle? Rappelons le contexte. Au XIXe siècle, les sociétés européennes sont en pleine mutation libérale. En 1859, Darwin publie sa théorie de l’évolution dans L’origine des espèces. Et les sciences humaines, notamment l’histoire, sont en plein "boom".
De son côté, en 1864, le Syllabus de Pie IX condamne les "erreurs modernes" que sont le rationalisme, le socialisme, la démocratie libérale…
Durant cette période, des exégètes vont appliquer la méthode historico-critique à l’étude de la Bible. Avec des conclusions qui vont profondément ébranler la vision traditionnelle de l’Eglise sur l’historicité des Ecritures. En France, Alfred Loisy en vient à distinguer le "Jésus de l’histoire", dont le portrait doit être établi par les sciences exégétiques, et le "Christ de la foi" que les apôtres auraient transformé en Fils de Dieu fait homme… Dès lors, les dogmes de l’Eglise catholique n’auraient que peu de rapports avec l’Evangile…
Une "synthèse de toutes les hérésies"
Face à ces thèses extrêmes, la réaction de l’Eglise va être radicale. Dans le décret Lamentabili Sane Exitu, puis l’encyclique Pascendi Domini gregis, publiés tous deux en 1907, le pape Pie X va condamner ce qu’il appelle le "modernisme", "synthèse de toutes les hérésies" (Pascendi, 39), et rejeter massivement l’utilisation des sciences modernes dans l’exégèse biblique, accusées de mettre en péril les fondements de la foi. Quant au contenu des dogmes, il doit être considéré comme déjà communiqué, dans son intégralité, par le Christ aux apôtres.
Ce bref rappel indique en quel sens les catholiques intégristes reprochent à "l’Eglise de Vatican II" d’être moderniste: le concile aurait introduit les erreurs autrefois condamnées au cœur de l’Eglise… Or, en portant cette accusation, ils manifestent une sérieuse incompréhension de ce qui s’est joué durant les trois décennies qui ont précédé le concile.
Une nouvelle synthèse de la foi
Dans les années 1930 naît ce qu’on va appeler la "nouvelle théologie". Des théologiens comme Henri de Lubac, Yves Congar, Karl Rahner ou un certain… Joseph Ratzinger vont dépasser la controverse moderniste en opérant une nouvelle synthèse de la foi – comme cela se produit régulièrement dans l’histoire de l’Eglise: de nouvelles questions, entraînant souvent de graves polémiques, aboutissant finalement à une compréhension plus approfondie de la foi chrétienne, approfondissement généralement confirmé par un concile œcuménique.
Comment décrire cette nouvelle synthèse, et comment dépasse-t-elle la crise moderniste? En se plongeant dans les sources de la foi que sont l’Ecriture, les Pères de l’Eglise, la liturgie, les "nouveaux théologiens" vont redécouvrir – non pas réinventer… – et renouveler la théologie de l’Ecriture sainte, le sens de la liturgie, l’appréhension de la Tradition et des dogmes. Ce qui va déboucher sur le grand aggiornamento du concile Vatican II. Ce faisant, ils vont utiliser certains acquis de l’exégèse historico-critique, mais en les situant à leur juste place par rapport à une lecture théologique de la Bible, en particulier des évangiles.
Le sens du développement du dogme
Le "Jésus de l’histoire" et le "Christ de la foi" vont ainsi être réconciliés, car on va comprendre que les évangiles ont été écrits d’emblée comme des témoignages de foi, qui interprètent la vie, les enseignements, les actes et la personne de Jésus – avec lequel ils ont cheminé – à la lumière de leur expérience de la résurrection. Histoire et foi ne peuvent donc pas être séparées.
Quant à la Tradition dogmatique de l’Eglise, elle apparait de plus en plus clairement, non pas comme la transmission de vérités bien définies dès le départ, mais comme l’approfondissement progressif de la révélation par l’Eglise. Guidée par l’Esprit Saint, celle-ci, au cours de son histoire, découvre peu à peu le Mystère insondable dévoilé dans le Christ. C’est ainsi que le dogme se développe de concile en concile, alors que l’Eglise est sans cesse confrontée à de nouvelles questions, au gré de l’évolution des sociétés dans lesquelles elle s’est implantée.
Une Tradition vivante
C’est à partir de là qu’il faut comprendre l’évolution du langage de la théologie au cours des siècles, comme aussi les réformes liturgiques des conciles de Trente et de Vatican II. Alors que le noyau essentiel de la foi et des rites sacramentels demeure, sa transmission se renouvelle en s’exprimant, en s’incarnant dans des formes qui peuvent varier – comme en témoigne la diversité des liturgies latines et orientales.
A partir de ces quelques éléments, posons la question: l’Eglise catholique romaine s’est-elle laissée corrompre par le modernisme en raisons des réformes de Vatican II? La réponse est clairement "non", même si certaines lectures du concile ont effectivement pu entraîner des ruptures dommageables dans la mise en œuvre de ces réformes, notamment au niveau liturgique. Vatican II ne peut être compris comme une rupture par rapport à la Tradition qui le précède, mais le dernier concile s’inscrit dans cette Tradition vivante en la faisant progresser dans la foi.
Christophe HERINCKX
