Article abonnés

Encyclique « Dilexit nos » : le cœur du pontificat de François


Partager
Encyclique « Dilexit nos » : le cœur du pontificat de François
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
6 min

Il y a un mois, le pape publiait sa quatrième encyclique. Après Lumen Fidei (2013), Laudato si’ (2015) et Fratelli tutti (2020), Dilexit nos propose une méditation "sur l’amour humain et divin du Cœur de Jésus-Christ". Un texte d’une grande profondeur et une clé spirituelle pour comprendre le pontificat de François.

Si les deux précédentes encycliques de François, Laudato si’ (sur l’écologie intégrale) et Fratelli tutti (sur la fraternité universelle) ont suscité un réel intérêt bien au-delà des frontières de l’Eglise catholique, Dilexit nos semble passer inaperçue, y compris chez de nombreux fidèles – quand elle ne suscite pas même une certaine perplexité gênée.

Pourquoi donc revenir sur cette dévotion désuète, mièvre, marquée par une imagerie d’un autre temps, repoussante pour nos sensibilités actuelles? Pourquoi proposer à nouveaux frais cette forme de piété naïve pratiquée par nos grands-mères, alors que les feux de la guerre, des injustices criantes et du réchauffement climatique nous menacent de toutes parts?

Revenir à l’essentiel: le cœur

Pour François, il s’agit justement d’allumer un contre-feu spirituel. Dans notre monde en proie à de nombreuses formes de déshumanisation, il nous invite à revenir à l’essentiel: le cœur. "Lorsque nous sommes tentés de naviguer en surface, de vivre à la hâte sans savoir pourquoi, de nous transformer en consommateurs insatiables, asservis aux rouages d’un marché qui ne s’intéresse pas au sens de l’existence, nous devons redécouvrir l’importance du cœur", écrit le pape (Dilexit nos, 2).

Pour bien comprendre la dévotion au Cœur du Christ, il faut d’abord se demander ce qu’est le cœur au sens humain profond du terme, ce que fait le Saint-Père dans la première partie de l’encyclique ("L’importance du cœur"). Pour la philosophie grecque classique, comme pour l’anthropologie biblique (avec des nuances), le cœur est non seulement le centre du corps, mais le centre intime de notre vie intérieure dans lequel s’enracinent l’intelligence, la volonté, les sentiments et les émotions. Notre cœur est notre être profond. Il est qui nous sommes vraiment, authentiquement, par-delà les apparences, l’image que nous renvoyons de nous-même aux autres et, souvent aussi, à nous-même… Mon cœur, au fond, c’est moi.

Jésus, Lui aussi, a un cœur

"Le cœur est ce qui nous permet d’accéder à l’amour, qui est le fond de la réalité", écrivit un jour le théologien Karl Rahner. Mon cœur est ce qui me permet de m’ouvrir profondément à l’autre, d’accueillir l’autre qui s’ouvre à moi, dans les relations d’amour, d’amitié, de fraternité. Elle nous permet d’accueillir l’autre comme un "tu" et d’être un "tu" pour les autres. C’est également dans notre cœur, ainsi compris, que nous pouvons rencontrer le Christ, mort et ressuscité, et toujours présent à nous.

C’est là que le pape en vient à la dévotion au Sacré-Cœur (formule qu’il n’utilise lui-même qu’avec parcimonie). Jésus a lui aussi un cœur. Lui aussi, il est son cœur. Et puisqu’il est le Verbe de Dieu fait chair, pleinement Dieu et pleinement homme, son cœur, le fond de son être, est pleinement humain et pleinement divin. Son Cœur contient la plénitude de son amour pour le Père et pour nous, amour qui s’exprime et se révèle à travers les gestes et les paroles de Jésus (thème de la deuxième partie de l’encyclique). Cet amour est pleinement humain, avec tous les sentiments humains que cela implique, même s’ils sont "entièrement transformés par son amour divin" (60), lequel dévoile l’Amour infini et miséricordieux du Père.

Le sens de la dévotion au Cœur de Jésus

Dès lors, le sens authentique de la dévotion au Cœur de Jésus est l’adoration du Christ lui-même dans son Mystère le plus intime. Le pape l’exprime ainsi: "La dévotion au Cœur du Christ n’est pas le culte d’un organe séparé de la personne de Jésus. Nous contemplons et adorons Jésus-Christ tout entier, le Fils de Dieu fait homme, représenté dans une image où son cœur est mis en évidence. Le cœur de chair est considéré comme l’image ou le signe privilégié du centre le plus intime du Fils incarné et de son amour à la fois divin et humain" (48).

A travers cette contemplation, nous entrons dans "une relation personnelle de rencontre et de dialogue" avec le Christ (54). Aussi, le sens dernier de la dévotion au Cœur du Christ est l’union avec Lui, comme l’ont exprimé les Pères de l’Eglise et les mystiques au cours de l’histoire de l’Eglise (voir la troisième partie: "Voici le cœur qui a tant aimé"). Certains mystiques, en particulier des femmes, ont reposé dans le Cœur du Christ, Source vivifiante de l’Esprit. "Demeurez en moi", disait Jésus à ses disciples (Jn 15, 4). Cette union avec le Christ nous mène au Père, plénitude originelle, par l’action de l’Esprit.

Réparer le monde blessé

Dans les deux dernières parties de Dilexit nos ("L’amour qui donne à boire" et "Amour pour amour"), le pape va "souligner deux aspects fondamentaux que la dévotion au Sacré-Cœur doit réunir aujourd’hui pour continuer à nous nourrir et à nous rapprocher de l’Evangile: l’expérience spirituelle personnelle et l’engagement communautaire et missionnaire" (91).

Ce que Jésus attend en réponse à son amour, c’est le nôtre. Pour Lui et pour nos prochains. Loin de nous confiner dans une spiritualité individualiste, la vraie dévotion au Sacré-Cœur implique une transformation de notre propre cœur dans le Sien. L’amour du Cœur du Christ poursuit alors son œuvre à travers notre amour concret du prochain, en particulier du plus petit, et notre témoignage de confiance dans la miséricorde de Dieu. De cette manière, nous pouvons participer à la "réparation" de ce monde blessé, ce qui implique aussi de résister aux "structures" qui aliènent l’humanité.

Le sens ultime d’un pontificat

Dans sa conclusion à l’encyclique, François écrit lui-même qu’elle "nous a permis de découvrir que le contenu des encycliques sociales Laudato si’ et Fratelli tutti n’est pas étranger à notre rencontre avec l’amour de Jésus-Christ. En nous abreuvant de cet amour, nous devenons capables de tisser des liens fraternels, de reconnaître la dignité de tout être humain et de prendre soin ensemble de notre maison commune" (217). De fait, cette encyclique spirituelle, dans laquelle certains voient le testament du pape, nous éclaire non seulement sur le sens théologal de son engagement social, mais nous donne peut-être la clé de compréhension ultime de son pontificat: orienter la mission de l’Eglise vers la communion de l’humanité avec Dieu.

Laissons-lui encore une fois la parole: "L’Eglise aussi a besoin [de réinventer l’amour] pour ne pas remplacer l’amour du Christ par des structures dépassées, des obsessions d’un autre âge, adoration de sa propre mentalité, des fanatismes de toutes sortes qui finissent par prendre la place de l’amour gratuit de Dieu qui libère, vivifie, réjouit le cœur et nourrit les communautés. Un fleuve qui ne s’épuise pas, qui ne passe pas, qui s’offre toujours de nouveau à qui veut aimer, continue de jaillir de la blessure du côté du Christ. Seul son amour rendra possible une nouvelle humanité." (219)

Christophe HERINCKX

Catégorie : Sens et foi

Dans la même catégorie