Une Italienne adresse une lettre à Siska De Ruysscher. La Belge de 26 ans vient de recourir à l’euthanasie


Partager
Une Italienne adresse une lettre à Siska De Ruysscher. La Belge de 26 ans vient de recourir à l’euthanasie
Lorsque la triste histoire de Siska De Ruysscher (à gauche) est parvenue aux oreilles d'Annarita (à d.), celle-ci a souhaité lui adresser une lettre pour partager son chemin de guérison : "Chère Siska, il existe une autre issue pour ta profonde souffrance". © DR
Par Annarita
Publié le
10 min

Lorsque Annarita, depuis l'Italie, découvre l’histoire de Siska De Ruysscher, elle y reconnaît un combat qu’elle a elle-même traversé. "Pendant des décennies, j’ai souffert moi aussi d'un syndrome post-traumatique chronique", écrit-elle. Aujourd’hui guérie, elle adresse à la jeune Flamande une lettre empreinte de douceur : "Je suis vivante et j’ai guéri." Peu après la publication de ce texte, nous apprenions toutefois le décès de Siska De Ruysscher.

C'est un témoignage qui a ému la Flandre, puis la Belgique tout entière. A 26 ans, Siska De Ruysscher a décidé de recourir à l'euthanasie. La jeune femme, originaire de Hamme en Flandre occidentale, est atteinte de dépression sévère depuis son adolescence – "à 13 ans, je rencontrais ma première psychologue", relate-t-elle dans l'émission De Afspraak sur la VRT (vidéo ci-dessous).

Harcelée à l’école maternelle, puis primaire, en lutte contre ses démons intérieurs, Siska se retrouve alors entraînée dans un long chemin de croix, jalonné de thérapies (elle rencontrera une vingtaine de psychologues), de traitements intenses et de passages dans des hôpitaux psychiatriques… jusqu'à être placée plusieurs semaines dans une cellule d'isolement, à 17 ans seulement. "On doit rester en cellule d’isolement parce qu’il n’y a pas assez de personnel pour vérifier si votre chambre est suffisamment sûre. On se sent comme une criminelle. Le lit est vissé au sol, il n’y a ni coussins ni couvertures, car jugé trop dangereux" témoigne-t-elle.

Siska tentera à quarante reprises de mettre fin à ses jours, une première fois à l'âge de 14 ans. Après des années de souffrance, et face au manque de soins adéquats en santé mentale —"je suis le produit d'un système d'aide défaillant", elle a aujourd'hui fait le choix de l’euthanasie pour "enfin trouver la paix". Elle aura lieu en ce mois de novembre. "Si j'avais reçu les soins appropriés à l'âge de 13 ans, l'euthanasie n'aurait peut-être pas été ma solution" écrit-elle aujourd'hui sur son compte Instagram.

"Grâce à Dieu, j'ai guéri" : la lettre d'Annarita à Siska

Ce parcours du combattant, ce sentiment d'abandon, la tentation d’en finir une fois pour toutes, a raisonné aux oreilles d'Annarita, une Italienne qui, elle aussi, a "souffert d'un syndrome post-traumatique chronique à cause d’une suite très longue d’abus", mais a guéri "grâce à Dieu". Touchée par l'histoire de Siska, Annarita nous a transmis une lettre ouverte, dans l'espoir qu'elle lui parvienne in fine.

Très chère Siska,

Ton prénom, même s’il est différent, me rappelle celui de la femme de Rembrandt et des œuvres d’art merveilleuses… Je n’ai pas le plaisir de te connaître, chère Siska, et je te demande pardon, au cas où j’écrirais involontairement quelque chose qui te déplaise : avec un syndrome post-traumatique - je l’ai vécu moi aussi - on ressent de la douleur partout. Mais je suis là pour toi : je vois en toi une jeune femme très belle, très intelligente, dotée de grandes qualités et d’une intense soif de justice, de vie, de beauté. Je suis là pour t’écrire, grâce à mon expérience directe, qu’il existe une autre issue pour ta profonde souffrance et que la guérison est possible. Tu la mérites.

Je m’appelle Annarita, j’écris depuis l’Italie et je pourrais être ton enseignante (Annarita est enseignante et chercheuse en Lettres NDLR). Pendant des décennies, j’ai souffert moi aussi d'un syndrome post-traumatique chronique à cause d’une suite très longue d’abus : le harcèlement à l’école je le connais très bien, ainsi que celui en famille et au travail. Je connais la solitude, le manque d'estime de soi, le mépris cassant, les insultes ; puis la peur la nuit, lorsque le mal semble amplifié, l’indifférence, sinon le rejet ; le regard vide et apeuré des bons ne sachant pas comment aider et l’agressivité des autres, qui préfèrent ignorer; je sais ce que ça veut dire se réveiller le matin avec un fardeau énorme sur le dos, ou s’endormir seule et épuisée après avoir pleuré des heures. Je connais la préoccupation, lorsque le psy coûte trop de fric, et la tentation d’en finir une fois pour toutes, en avalant quelque chose ou en virant contre un arbre en voiture. Je connais surtout ce désespoir typique des grands traumatisés : le sentiment que la nuit ne finira jamais.

Mais, en revanche : l’aube revient ; je suis vivante ; et j’ai guéri. J’AI GUERI !!! Et je veux le crier à toute la Belgique. Contre l’indifférence ou le rejet, contre tous ceux qui, par leur abus, me poussaient à mourir, j’ai guéri. Grâce à Dieu, littéralement, j’ai guéri. Et maintenant je vais bien. Je veux le crier à tout le monde, à toi, surtout, et à tous ceux qui ont perdu l’espoir de sortir du syndrome post-traumatique, ceux qui ont été « traités » d’une manière ignoble comme toi : oui, la guérison, c’est possible. Et maintenant, je vais bien.

Chère Siska, j’ai lu avec beaucoup d’attention ta lettre : tu as vécu un véritable enfer ; ils t’ont poussée au suicide et traumatisée de plus en plus. Tu as fait quelque chose d’extraordinaire et de très utile en l’adressant au public. Tu sais, notre souffrance dérange : nous sommes un scandale. Beaucoup de gens préféreraient fermer les yeux, ou, pire, nous faire disparaître, car nous leur rappelons leurs fragilités et responsabilités. Il y a un dicton italien qui, en français, sonne comme ça : "Un estomac plein ne se soucie pas de celui qui est vide". C’est terrible, mais tellement vrai. Pour de nombreux gens qui vont bien, qui ignorent les traumatismes, ceux dont le problème majeur sont les agacements quotidiens "normaux", nous sommes encombrantes. Inconsciemment, ils ont peur de souffrir le même et, alors, c’est mieux si nous disparaissons : pire, souvent ils s’unissent à nos bourreaux - ce qui explique la longue liste de véritables tortures que tu as subies.

C’est beaucoup plus facile de nous remplir de pilules pour faire de nous un légume, que d’écouter notre souffrance. C’est beaucoup plus facile d’aider un pauvre avec un peu d’argent, que de se faire proche de quelqu’un qui, comme nous, porte les marques de la haine des autres. Car le fond du traumatisme grave vient toujours de la cruauté et de l’abandon : et j’ai découvert, en étudiant le sujet (comme je suis enseignante et chercheuse, j’ai lu beaucoup dans ce domaine), que très souvent les personnes avec beaucoup de talents, intelligence, sensibilité, bonté deviennent le bouc émissaire idéal de l’acharnement d’autrui[1]. Je perçois ces qualités en toi, Siska : toi qui, à peine adolescente, as sauvé la vie à un suicidaire et qui, avant la dernière minute à laquelle tu as été condamnée, oses encore lever la voix non seulement pour partager ta souffrance, mais aussi pour dénoncer un système de mort, pour défendre ceux qui ont été réduits au silence. Siska, tu es une personne exceptionnelle et très précieuse : nous avons énormément besoin de personnes comme toi. Tous ont le droit de vivre, mais tu mérites encore plus de vivre et de guérir.

Notre société matérialiste croit seulement aux pilules et à la technologie ; ainsi, elle coupe toute perspective spirituelle et donc, elle se coupe aussi de la solution : pour cette raison, une certaine psychologie est très faible face aux traumatismes graves. Elle ne va pas à la racine, à notre être éternel, profondément blessé par un manque atroce d’amour. Chère Siska, je ne connais pas ton credo et dans la suite je vais écrire avec un immense respect pour toi et pour ceux qui ne partageraient pas mes convictions ; cependant, il serait impossible d’expliquer ma guérison sans parler de Dieu et de notre dimension spirituelle. En fait, la souffrance post-traumatique ne concerne pas seulement notre cerveau ou notre corps : notre âme est meurtrie au plus profond par le rejet. La raison principale pour laquelle tu as été soignée aussi mal, c’est que les soins d’aujourd’hui correspondent souvent à une société matérialiste, où nous sommes considérés comme des numéros ou des machines : et on oublie alors notre profondeur spirituelle, destinée à l’éternité et assoiffée d’amour vrai.

La thérapie doit être ouverte à notre vie spirituelle (bien au-delà de celle strictement psychologique), sinon elle ne peut ni guérir, ni comprendre la souffrance : c’était la conviction fondamentale d’un des plus grands thérapeutes du XXe siècle, Viktor Frankl, le « psychologue des lager »[2]. Dans les lager nazis, il découvrit en fait que pour l’être humain le pire ce n’est pas tant la souffrance, mais surtout le manque de sens dans la souffrance : et les abus de notre passé avaient justement le but de nier le sens de notre vie, notre valeur immense et dignité d’enfants de Dieu. Après la guerre, Frankl fonda la Logothérapie, ou « thérapie du sens », précisément pour aider les personnes comme nous. Il a reconstruit sa vie après trois ans passés dans les lager, où il avait perdu tous ses chers ; et malgré tout cela, il a vécu pour aider les autres en plénitude et joie, apprenant à piloter un avion à 60 ans, ou à se jeter en parachute à 80 ans !

La thérapie, surtout spirituelle, qui m’a guérie, se fonde sur ces présupposés crédibles. Le traumatisme nécessite d’être réélaboré : les réactions induites par les souvenirs traumatiques dérivent de notre amygdale qui, dans le système limbique, n’a pas stocké ces souvenirs dérangeants ; donc ils continuent à revenir à la surface de notre conscience, en nous jetant dans l’angoisse[3]. Pour élaborer le traumatisme l’acceptation est indispensable. Evidemment, certaines choses, au niveau humain, apparaissent inacceptables : mais dans la prière, lorsque Dieu à notre côté nous prend la main avec tendresse, trouver un sens dans notre souffrance devient beaucoup plus facile. Cela entraîne l’acceptation, l’amygdale fait son travail, le traumatisme est réélaboré et les réactions post-traumatiques disparaissent. En particulier, j’ai connu en Italie un prêtre-psychologue, qui m’a appris une méthode de prière, grâce à laquelle j’ai énormément accéléré l’élaboration de mes traumatismes ; et ce n’est pas l’unique, puisque les chemins de guérison intérieure sont très connus également en France. Evidemment, il faut du temps : le traumatisme grave consiste en plusieurs couches, qu’il faut élaborer avec patience, l’une après l’autre. Mais je ne peux pas oublier ces rencontres de prière, pendant lesquelles le Seigneur était vraiment en train de prendre mes poids sur Soi : je le ressentais avec force aussi dans le corps.

Notre société veut oublier que seulement Dieu surmonte le mal. Lui seul. Il a souffert, afin que nous ne soyons plus soumis au mal. Probablement, comme toute personne affligée, tu te demanderas où Il est. Moi aussi, beaucoup de fois je me suis fâchée avec Lui, car je l’apercevais très loin – un effet typique du sentiment d’abandon post-traumatique et inévitable sur cette terre pétrie de mal. J’ai dit aussi maintes fois : « Pourquoi m’as-Tu abandonnée ? ». Cependant, si je revois le film The Passion, une scène me bouleverse toujours : lorsque le Sanhédrin prononce la condamnation à mort de Jésus, les présents commencent à Le frapper sans pitié, sans arrêt.... Alors, je pleure et reconnais en ce qu’Il a souffert, un lien très fort avec ce que nous avons souffert. Il est la victime innocente. Il est à notre côté. Il le sera toujours.

La première source de la guérison c’est l’expérience que, avant les refus, avant le harcèlement, avant la cruauté, l’incompréhension, l’abandon, avant tout ça, il y a eu et il y a Quelqu’un qui nous a aimés énormément comme nous sommes et qui nous a voulus avec amour et détermination ; Quelqu’un qui remplit le ciel d’étoiles et, malgré la beauté des astres, du soleil, de la lune, des fleurs, des animaux, trouve sa joie la plus sublime en nous donnant son amitié. Quelqu’un qui te voit, Siska, comme une merveille à ses yeux. Avant tout mal c’est Lui. Dieu seul surmonte le mal. Et aujourd’hui, après ma guérison, je Le remercie du plus profond de mon cœur pour ma souffrance, car j’ai ainsi reçu la possibilité extraordinaire de parler aux personnes oubliées par tous : surtout, de parler à toi.

Chère Siska, je ne suis ni une thérapeute ni une psychologue, mais les autres ont échoué atrocement avec toi et moi, j’ai guéri de mon syndrome post-traumatique chronique : si tu l’acceptes, j’aimerais infiniment partager avec toi mon expérience et te communiquer un espoir fondé. Si tu veux, je suis là. Commencer un chemin de guérison intérieure est possible.

Chère Siska, merci vraiment pour ton attention. Je te souhaite de tout mon cœur de retrouver la sérénité et, même si je n’ai pas le plaisir de te connaître, permets-moi de t’embrasser.

Annarita


[1] Cf. Iñaki Pinuel, Mobbing. Cómo sobrevivir al acoso psicológico en el trabajo, Madrid, Santillana, 2003.

[2] Son livre le plus célèbre est Uno psicologo nei lager, Milano, Ares, 201221 (édition italienne).

[3] Cf. par ex. mon manuel préféré sur la PTSD est Pete Walker, Complex PTSD: From Surviving to Thriving, Azure Coyote Book, 2014.

Catégorie : Opinions

Dans la même catégorie