C’est "sur la rive oubliée où la pensée de la mesure naquit" que la première encyclique de Léon XIV "trouve ses racines les plus profondes", nous écrit Ghazi Ben Ahmed, fondateur du Mediterranean Development Initiative et collaborateur scientifique à l’ULB. Avec ce texte, le Pape convoque saint Augustin au chevet du XXIe siècle.
Par son intensité théologique et l’urgence de son cri, la nouvelle encyclique Magnifica Humanitas s’impose déjà comme un texte charnière. Face aux res novae de notre époque – l’avènement de l’intelligence artificielle, la tentation transhumaniste et la dématérialisation des consciences –, le souverain pontife ne choisit pas la posture du censeur technique. En grand héritier de saint Augustin, il opère un retour aux sources de l’anthropologie chrétienne pour livrer un diagnostic d’une modernité absolue.
Derrière les concepts d’algorithmes et de robotique, c’est l’ombre gigantesque de l’évêque d’Hippone qui plane sur chaque ligne de ce texte. Mais ce génie a un visage, et ce visage est méditerranéen: c’est depuis Carthage – cette rive africaine longtemps oubliée, berceau de la pensée de la mesure contre la démesure – qu’Augustin apprend à douter avant d’espérer, à penser la limite comme condition de la grandeur. Le Pape ne fait pas que citer Augustin; il pense avec lui. Et pour désamorcer les pièges du technonarcissisme contemporain, c’est encore depuis cette Méditerranée profonde que lui parvient la lumière.
Babel 2.0: La résurgence de la Libido Dominandi
Dès l’introduction, le cadre est posé: l’humanité hésite entre “ériger une nouvelle tour de Babel ou bâtir la cité sainte”. Nous revoici plongés au cœur de la dialectique magistrale de La Cité de Dieu.
Pour saint Augustin, l’histoire humaine est le théâtre d’un combat entre deux amours: l’amour de soi jusqu’au mépris de Dieu, et l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. En transposant ce mythe à l’ère du numérique, le Pape identifie avec brio le moteur secret du paradigme technocratique: la tentation de l’autosuffisance, le rêve de la puissance technique capable d’abolir le manque créaturel; la folie de la maîtrise, l’IA érigée non en outil d’émancipation mais en instrument de contrôle et de performance pure.
Ce que le texte dénomme “culture de la puissance” n’est rien d’autre que la libido dominandi augustinienne – cette passion de dominer qui, aujourd’hui, s’habille de lignes de code et délègue à des machines le droit de vie ou de mort.
“Il n’existe aucun algorithme capable de rendre la guerre moralement acceptable” – Magnifica Humanitas, chap. V – écho au mot d’Augustin: “Supprimez la justice, et que deviennent les royaumes, sinon de grandes bandes de brigands?”
L’éloge de la limite face au mirage posthumain
L’apport le plus audacieux de l’encyclique réside dans sa réhabilitation de la vulnérabilité humaine. Là où les prophètes de la Silicon Valley voient dans le corps biologique une tare à corriger, le Pape rappelle que l’être humain ne s’épanouit pas malgré la limite, mais souvent à travers elle.
Cette pensée n’est pas née dans un laboratoire de Cambridge ni dans une start-up de Palo Alto. Elle est née sur la rive sud de la Méditerranée. Carthage, cette métropole du monde antique, fut le lieu où se noua pour la première fois la tension entre l’hybris de la puissance et la sagesse de la finitude. Augustin en fut l’héritier autant que le dépasseur. En soulignant que les IA “ne vivent pas d’expérience, ne possèdent pas de corps, ne connaissent ni la joie ni la douleur”, le Pape trace une ligne de démarcation anthropologique infranchissable: la machine calcule, seul l’homme fait l’expérience du sens.
C’est précisément ce que la Mare Nostrum a toujours su: que la grandeur ne se mesure pas à la puissance des armées ni à la sophistication des outils, mais à la capacité d’habiter lucidement sa propre finitude. De Clitomaque à Augustin, de Carthage à Hippone, cette rive africaine de la Méditerranée a forgé une pensée de la mesure que ni Rome conquérante ni la Silicon Valley triomphante n’ont su produire.
Le grand retour à l’intériorité
A l’ère de l’externalisation absolue – où nos mémoires s’archivent dans le cloud et nos décisions se confient aux invites de commande – Magnifica Humanitas se conclut par un vibrant appel à l’inhabitation divine. Inviter l’humanité à retrouver le lieu “où Dieu désire habiter”, c’est réactiver le plus célèbre secret des Confessions: Tu eras interior intimo meo – tu étais plus intime à moi-même que le plus intime de moi-même.
Cette formule n’est pas la conclusion d’un mystique retiré du monde. Elle est l’aboutissement d’une vie commencée dans l’agitation de Carthage, traversée par le doute et la démesure, avant de trouver dans la limite assumée le chemin de la vérité. C’est depuis cette expérience méditerranéenne – faite de croisements, de ruptures, de lumières intenses sur fond de mer – qu’Augustin parle encore, à travers l’encyclique, à notre siècle désorienté.
En définitive, Magnifica Humanitas n’est pas un texte de repli, mais une boussole d’espérance. En convoquant la sagesse du fils de Carthage, Léon XIV nous rappelle que la véritable magnificence de l’homme ne se mesurera jamais à la puissance de ses serveurs, mais à sa capacité à demeurer humain, fragile, et profondément relié à l’autre.
Face aux promesses vertigineuses de l’intelligence artificielle, les deux rives de la Méditerranée redécouvrent peut-être qu’elles partagent une même inquiétude et une même espérance. Car devant les puissances techniques qui redessinent notre condition humaine, aucune civilisation ne traversera seule. Face au désert de silicium, c’est encore depuis cette rive africaine de la Méditerranée – là où Augustin apprit à douter avant d’espérer – que nous parvient la lumière dont nous avons besoin.
Ghazi BEN AHMED

