Charlotte Luyckx, écophilosophe de l’UCLouvain, vient de publier, avec Michel Maxime Egger, Gaïa et Dieu.e. Un écoféminisme chrétien est possible. L’occasion d’aborder des questions écologiques contemporaines. Ce livre s’adresse notamment au public chrétien mis "en mouvement" sur la question écologique grâce à l’encyclique Laudato ‘si.
Publié juste avant l’été, le livre Gaïa et Dieu.e. Un écoféminisme chrétien est possible se veut une invitation à aborder de manière audacieuse les thématiques liées à la transformation du rapport de l’humain à la nature. Pour Charlotte Luyckx, d’autres formes de domination doivent également être prises en compte, y compris celle qui concerne les rapports entre hommes et femmes.
Pourquoi ce livre avec Michel Maxime Egger ?
Avant d’être coautrice de Michel Maxime, j’étais un peu fan ! C’est-à-dire que j’aime beaucoup son travail. C’est un des pionniers de l’éco-théologie chrétienne en francophonie. Il a une posture qui me semble cohérente, philosophiquement et théologiquement, et en même temps ajustée. Il vit un certain alignement entre ce qu’il dit et ce qu’il est. Cela s’est confirmé au fil de la rédaction de l’ouvrage.
L’écoféminisme est-il universel et habité des mêmes revendications et préoccupations à travers le monde ?
Non, ce courant est particulièrement pluriel. Il y a vraiment de grandes divergences dans les différentes propositions, à la fois de forme et de fond. Il y a des approches plus théoriques, d’autres plus militantes, ou de l’ordre de l’expérimentation sociale. Et puis, il y a des tendances qui sont plus essentialistes, alors que d’autres sont plutôt constructivistes ou universalistes.
Ce courant s’est déployé à pas mal d’endroits du monde, avec des figures importantes en Amérique latine, aux Etats-Unis, en Inde et en Europe. C’est un courant marqué par la pluralité. Mais ce qui fait peut-être l’unité de ces différents écoféminismes, c’est d’identifier un lien entre la domination de la nature et celle des hommes sur les femmes, qui s’inscrit dans une histoire assez longue de l’Occident.
Quelle est, selon vous, la valeur ajoutée d’un féminisme chrétien ou à tout le moins spirituel ?
Il y a des écoféminismes qui sont résolument matérialistes, alors que d’autres sont spiritualistes. L’écoféminisme spirituel est très original dans sa lecture du monde. Ce mouvement de pensée peut articuler des dimensions qui sont d’habitude mises en opposition, par exemple le spirituel et le politique. On brise des a priori de pensée et cela donne un souffle nouveau.
Et cela permet de donner un intérêt à ces dimensions philosophico-théologiques pas seulement pour chercher des causes, mais aussi pour envisager des alternatives. L’écoféminisme chrétien est plutôt minoritaire. Il permet à mes yeux d’ouvrir un large chantier de questionnement et de renouvellement de la tradition chrétienne, à partir de l’interpellation croisée du féminisme et de l’écologie.
Dans votre ouvrage Gaïa et Dieu.e. Un écoféminisme chrétien est possible, vous présentez des textes écrits par des théologiennes. Pourquoi ces travaux écrits durant le XXe siècle sont-ils seulement mis en lumière aujourd’hui ?
A l’exception peut-être du Canada, l’écoféminisme en tant que tel, même sous ses formes non chrétiennes, voire non spiritualistes, a fait l’objet d’un grand rejet dans le monde francophone, depuis son émergence jusqu’aux alentours des années 2015-2020. Avec l’écoféminisme chrétien, on fâche ceux qui n’aiment pas les approches spiritualistes, comme ceux qui aiment bien les approches spiritualistes mais pas chrétiennes ! Et puis on fâche aussi certains chrétiens, puisque l’écoféminisme ne passe pas non plus de manière complètement évidente dans le monde chrétien. Pour moi, cette thématique peut être féconde, parce qu’elle bouscule tout le monde dans ses conforts de pensée.
En référence au titre de votre ouvrage, Dieu n’est-il pas au-delà des genres ?
L’accent sur le mystère est très présent chez les écoféministes chrétiennes. On n’est pas de plain-pied avec la réalité divine : il y a toujours inexorablement quelque chose qui relève du mystère et nous échappe. Et notre langage ne pourra jamais en rendre compte de manière adéquate. Pour sortir du langage androcentré, avec des métaphores exclusivement masculines, il faut rééquilibrer notre univers symbolique. Cela suppose de pouvoir parler de Dieu au féminin comme au masculin, ce que permet le point médian.
S’agit-il d’habiter désormais le monde et notre corps autrement ?
Oui, c’est un élément important qui traverse les divers courants écoféministes et l’écoféminisme chrétien ne fait pas exception. Il y a toute une série d’autres éléments que le genre qui font partie d’un cadre conceptuel qui va servir comme moyen de justification des mécanismes de domination. Les écoféministes dénoncent une vision dualiste et hiérarchisée du monde, avec d’un côté le masculin, l’esprit et la culture, la transcendance et la production.
Et puis de l’autre côté, on a tout ce qui relève du féminin, du corps, de la reproduction, des émotions, de la nature, qui sont dévalorisés. C’est vraiment ce cadre que vient questionner l’écoféminisme. Tout ce qui touche le corps, notre représentation et notre lien vivant et vécu avec la nature, est questionné et revalorisé en vue d’une réappropriation. Cela va aussi poser plein de questions sur le rapport à la sexualité qui va être réhabilitée comme une manière de se rapporter aussi à la spiritualité.
Venons-en à l’écospiritualité. Quelle place l’humain y occupe-t-il ?
L’écospiritualité pose toute une série de questions dont celle du rapport entre l’humain et la nature, avec ce constat que notre tradition philosophique ou théologique a pu contribuer, d’une façon ou d’une autre, à l’avènement de cette crise écologique dans laquelle on est plongés. Il y a un enjeu important : savoir si le sacré s’exprime uniquement dans l’histoire humaine ou s’il y a aussi des formes immanentes de sacré dans la nature.
Et l’écophilosophie, comment la définiriez-vous ?
C’est un domaine de la philosophie assez récent. Arne Naess, l’un de ses pères fondateurs, la définit comme la rencontre des questions philosophiques et des questions écologiques. Elle peut prendre la forme d’une interpellation de la philosophie et de certaines catégories philosophiques à l’aune de la crise écologique. Mais cela peut être aussi la mise au service des catégories philosophiques pour penser la crise écologique. L’écophilosophie permet de revisiter toutes les grandes questions de l’histoire de la philosophie à partir de cet événement terrible auquel on est confrontés avec la crise écologique planétaire.
Comment sortir d’un modèle ou d’un monde de domination ?
Chez les écoféministes en général, il s’agit d’identifier les racines profondes de notre système marqué par la domination. L’un des enjeux est de changer notre représentation du pouvoir. Pour passer d’un pouvoir qui s’exerce sur autrui et qui génère des formes d’accaparement (le "pouvoir-sur" dont parle l’écoféministe Starhawk), d’aliénation… à un pouvoir qui est plutôt de l’ordre de "l’empuissancement", qui suppose de mobiliser des catégories qui sont intérieures (que Starhawk nomme le "pouvoir-du-dedans").
Ensuite, l’éthique du care (du soin, Ndlr) est mobilisée par la plupart des écoféminismes. Cette vision éthique consiste à orienter et à mettre au cœur de nos sociétés, de nos vies, ce qui relève du soin d’autrui et de la nature par extension. Cela suppose de voir l’humain non pas comme un conquérant qui va lutter pour une certaine vision du progrès – qui est une fuite en avant dans la domination –, mais de préférer une représentation de l’humain qui met au cœur la vulnérabilité. L’humain n’est pas d’abord autonome et conquérant, mais vulnérable, dans une demande de soins, d’affection, de relation.
Propos recueillis par Manu VAN LIER et Angélique TASIAUX
Charlotte Luyckx et Michel Maxime Egger, Gaïa et Dieu.e. Un écoféminisme chrétien est possible. Editions de l’Atelier, 2025, 329 p.
