Les chrétiens du Liban, déjà épuisés comme le reste de la population par la situation économique et politique, craignent que le nouveau front ne les prenne en tenaille et accélère leur exil…
"Votre appel est déjà une lueur!", s’exclame le père Georges Sabe, qui répond aimablement au téléphone ce jeudi 3 octobre. Le père Georges Sabe, frère mariste qui vit à Alep en Syrie roule les ‘r’ comme la plupart des chrétiens d’Orient, mais on sent chez lui, un profond désespoir. Pourtant, il a traversé la guerre civile syrienne, la crise sanitaire, la crise économique liée à l’embargo, le tremblement de terre…
Mais depuis le 7 octobre, le père Sabe ne voit plus d’ouverture à l’horizon. "La guerre avec le Hezbollah qui a commencé à petite vitesse, il y a un an, a des répercussions immédiates sur notre pays", explique-t-il. "Tout ce qui se passe au Liban nous affecte directement. L’aide humanitaire est partie en Ukraine ou à Gaza alors que nous sommes épuisés par les sanctions, nous sommes occasionnellement la cible de frappes israéliennes, et nous devons à présent accueillir les réfugiés qui sont des milliers à traverser la frontière entre le Liban et la Syrie."
"C’est une catastrophe d’ordre général", explique Charles Kouri, un chrétien libanais. Pas plus que la Syrie, son pays n’est en mesure de supporter une nouvelle guerre. "Nous n’avons plus d’Etat, notre monnaie ne vaut plus rien, nous n’avons plus de système bancaire. Il ne nous reste qu’une armée encore étonnamment unie. Nous ne pouvons plus payer le prix de la guerre des autres." Les autres? Les tensions entre les musulmans chiites et les sunnites au Liban, qui sont exacerbées par les puissances régionales, l’Iran, le Qatar, l’Arabie Saoudite ou la Syrie, les invasions israéliennes, l’instabilité engendrée par la présence palestinienne au Liban…
Depuis la fin de la guerre civile en 1990, le pays a connu une succession d’épisodes violents, d’occupations étrangères, d’assassinats ciblés et n’a jamais retrouvé une stabilité durable.
Un nouveau tournant dans l’histoire du pays
L’élimination par l’armée israélienne du chef du Hezbollah le 27 septembre dernier, a constitué un nouveau tournant dans l’histoire déchirée du pays. Ce parti soutenu par l’Iran chiite et prenant appui sur une partie de la population chiite du Liban, qualifié de terroriste par un nombre important de pays occidentaux, structurait malgré lui, la vie politique du pays. Cet assassinat pourrait signifier la délivrance de l’emprise que le parti exerçait sur le pays, mais l’avenir reste source d’angoisse.
"Les bombardements israéliens ciblent pour l’instant les lieux où le Hezbollah a caché des armes", explique Charles Kouri, "mais ces armes peuvent se trouver sur tout le territoire libanais, y compris en territoire chrétien". Des armes qui ont souvent été déposées à l’insu des habitants et contre leur gré. Ces frappes risquent de dresser les populations les unes contre les autres, avec un risque de tensions évident.
Dans ce chaos, les chrétiens du Liban et du Moyen Orient ont une peur: celle d’être à nouveau pris en tenaille dans un conflit entre les puissances régionales et perçus comme des soutiens d’Israël, ce qui les couperait davantage encore de leurs relations avec leurs frères arabes musulmans. Depuis le Liban jusqu’à l’Irak, les chrétiens d’Orient ne cessent de rappeler qu’ils sont des habitants de cette terre moyen-orientale au même titre que les autres. Mais l’ouverture de ce nouveau front libanais plonge leur moral au plus bas. "Notre avenir est-il celui d’un peuple de pèlerins, un nouveau peuple d’errants?", s’interroge le père Sabe.
Laurence D’HONDT
