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Grand entretien avec Mgr Guy Harpigny: « Mgr Vangheluwe ? Je comprends que la population ne comprenne pas ! »


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Grand entretien avec Mgr Guy Harpigny: « Mgr Vangheluwe ? Je comprends que la population ne comprenne pas ! »
Par Vincent Delcorps
Publié le
10 min

Depuis plusieurs semaines, l’Eglise est fortement bousculée par la diffusion de la série flamande Godvergeten. L’évêque de Tournai, référendaire pour les abus dans l’Eglise, comprend l’émoi de la population. Rappelant ce que l’Eglise a entrepris depuis 2011, il se dit prêt à aller plus loin. Et ne craint pas l’ouverture d’un débat sur le financement des cultes.

© CathoBel/VD

Directement mis en cause par le documentaire, les évêques de Belgique n’ont pas été interrogés dans le cadre de la série Godvergeten. Ce n’est que fin août qu’ils ont été informés du projet. En Flandre, la diffusion de la série provoque un profond séisme. Au cours des dernières semaines, Johan Bonny, l’un des évêques référendaires pour les questions d’abus au sein de l’Eglise, a été constamment face à la presse.

Depuis deux semaines, l’affaire prend une dimension nationale. La semaine dernière, l’ouverture d’une commission d’enquête parlementaire a été décidée. Appelée à démarrer ses travaux le 19 octobre, elle devrait se pencher sur l’enquête judiciaire ouverte en 2010, mais aussi sur la façon dont les recommandations de la première commission ont été respectées.
Voilà le cadre. Jusqu’à présent, Guy Harpigny, évêque référendaire francophone pour les abus, ne s’était pas encore publiquement exprimé sur le sujet. C’est au journal Dimanche qu’il a décidé de partager son regard sur l’affaire.

Avez-vous regardé les épisodes de Godvergeten?

Je n’ai regardé que le dernier épisode, qui était suivi d’une intervention de Mgr Bonny. Mais j’ai suivi l’évolution du dossier au jour le jour. Je savais que cette série ferait du bruit. C’est un sujet qui provoque une grande émotion. C’est tout à fait normal et complètement légitime. Rappelons que si les victimes sont aujourd’hui parfois âgées, à l’époque, il s’agissait d’enfants!

Comment réagissez-vous à cette émotion?

Le rôle des journalistes est de dire des choses qui ne sont pas publiquement dites dans des institutions telles que l’Eglise. Et ici, il est question de faits terriblement graves. Si l’on constate que la justice ne va pas assez vite, ou que des faits n’ont pas été dénoncés, il est normal que des journalistes le disent.

Estimez-vous effectivement que l’Eglise n’a pas suffisamment respecté les victimes?

Le centre d’arbitrage a reçu 628 victimes. 507 d’entre elles ont bénéficié d’une décision. Parallèlement, plus de 500 personnes se sont adressées aux points de contact, et cela continue. On ne peut donc pas dire qu’on n’écoute pas les victimes. Il faut quand même préciser que Godvergeten donne la parole à des victimes qui ne voulaient ni du centre d’arbitrage ni des points de contact. Après de longues années, ces personnes ne sont pas parvenues à obtenir des jugements. Je comprends que Walter Van Steenbrugge et Christine Mussche, leurs avocats, s’énervent. Je crois qu’on a voulu faire un "coup" pour montrer que les cours et tribunaux n’avançaient pas. Pour aider ces victimes, je suis d’avis qu’il faut mettre en place des procédures et, peut-être aussi, de nouvelles institutions.

Restons encore sur la responsabilité spécifique de l’Eglise. En a-t-elle fait assez au cours des douze dernières années? A-t-elle failli?

Pour les victimes qui se sont manifestées au centre d’arbitrage ou dans les points de contact, on a fait ce qu’on a pu. Mais force est de constater qu’avec certaines victimes, on n’est pas encore arrivé au bout. Parallèlement, n’oublions pas toutes les victimes qui ne se sont pas manifestées! Il y a aussi des cas dans lesquels j’aurais aimé qu’on puisse aller plus loin. Je pense à la situation des personnes qui ont abusé, qui ont été condamnées et ont purgé leur peine. Que faire avec ces personnes? Nous avons mis sur pied des conseils de supervision chargés de voir si les prêtres en question pouvaient encore recevoir une nouvelle charge. Les évêques et supérieurs de ces personnes étaient tenus de suivre les avis. Mais pour l’opinion publique, cela ne suffit pas: l’opinion ne comprend pas pourquoi des abuseurs peuvent rester prêtres, même après avoir purgé leur peine. Je comprends cette réaction. Et dans un Etat de droit, on doit tenir compte de l’opinion publique.

Vous auriez parfois souhaité prendre des mesures plus radicales?

Oui. Un évêque ne peut reconduire quelqu’un à l’état laïc, cela relève du pape.
Un cas est fortement médiatisé: celui de l’ancien évêque de Bruges. Qu’en pensez-vous?
C’est rocambolesque. Il fait le mal, il le reconnaît, et il minimise les faits. Il est donc enfermé dans un monastère. A différentes reprises, je me suis enquis de son cas. "Oh, il se convertit si bien, on va le laisser là où il est…", m’a-t-on répondu. Je comprends que l’opinion publique ne comprenne pas. On aurait dû intervenir beaucoup plus tôt. Aux Etats-Unis, l’ancien cardinal McCarrick a bien été réduit à l’état laïc. Pourquoi ne le fait-on pas ici?

Vous êtes fâché sur le Vatican?

Je trouve que les procédures en vigueur ne correspondent pas au réel. Au Vatican, on a rarement été félicité pour ce qu’on a fait…

Le Vatican est-il aujourd’hui trop léger dans sa gestion des abus?

C’est très lent. Lors de la visite ad limina [en novembre dernier, ndlr], je me suis encore enquis de l’évolution d’un dossier. "Nous sommes submergés", m’a-t-on répondu. Quand un chef d’entreprise est submergé, il engage du personnel! Je crois qu’il y a donc encore beaucoup à faire.

Qu’est-ce que l’Eglise pourrait faire de plus? Ou de mieux?

J’aimerais soulever un autre point sur lequel nous avons failli: le fait que nous n’avons pas dit publiquement ce qui arrivait aux abuseurs présumés. Ces dernières années, les personnes qui ont été prises, ont été révoquées sur le champ. Il m’est arrivé d’aller sur le terrain pour expliquer les mesures prises vis-à-vis d’un prêtre. Evidemment, les journalistes n’étaient pas présents… Un autre point: je me rends compte que certaines victimes ont reçu un montant, établi à l’époque par la commission spéciale de la Chambre. Mais si elles doivent suivre une thérapie pendant des années, ce montant ne permet pas de couvrir les frais de la thérapie. Qui va payer cela? L’Eglise respecte ce qui a été prévu par la commission spéciale. Mais aujourd’hui, je crois qu’elle devrait aller plus loin. Il faut toutefois que cela se fasse dans un cadre légal.

L’Eglise est donc prête à payer davantage…

Il y a toujours moyen.

Une commission parlementaire va s’ouvrir. Qu’en pensez-vous?

Ce n’est évidemment pas à moi de dire ce que doit faire le Parlement. S’il estime que l’Eglise n’a pas assez bien travaillé avec la commission spéciale ou que ses responsables ont mal géré des délits, cela ne me dérange pas. Je n’ai rien à cacher. Je pense que l’Eglise a fait ce qu’il fallait. En même temps, je ne suis pas l’évêque de tous les diocèses ni le responsable de toutes les congrégations religieuses… La commission d’enquête pourrait aussi s’intéresser à l’opération Calice, qui n’a pas abouti. Les magistrats ont déjà réagi en indiquant qu’ils avaient suivi les règles.

Certains parlent d’une collusion entre l’Eglise et la magistrature…

Il n’y en a pas.

Certains reparlent aussi du financement public des cultes. Craignez-vous l’ouverture de ce débat?

C’est un dossier qui n’a rien à voir avec la question des abus. Après, cela fait des années qu’on estime que le système actuel n’est pas bon. Fondamentalement, la question est de savoir si l’Eglise a des répercussions positives sur la société. Si le Parlement estime que l’Eglise catholique est néfaste, c’est clair qu’il faut décider d’arrêter de la financer.

Etes-vous favorable à une réforme?

Oui. Sur des aspects techniques. Un exemple: comment se fait-il que la laïcité organisée ne soit pas financée sur la base du nombre de ses membres. Ils ne veulent pas donner d’infos à ce sujet. J’aimerais que l’on regarde vraiment ce que fait le Centre d’Action Laïque en termes d’impact sur la société. On va aussi vers des changements au niveau des lieux de culte. En Flandre et à Bruxelles, ces changements ont été entrepris. Cela va bouger en Région wallonne. On ne peut pas continuer comme aujourd’hui. On doit aussi tenir compte de l’appauvrissement de nos pouvoirs publics.

Le nombre de fabriques d’église va diminuer. Certains fabriciens sont inquiets…

N’ayez pas peur!


Godvergeten
va-t-elle marquer une nouvelle accélération dans le déclin du catholicisme dans notre société?

Je m’en fous. On n’est pas là pour défendre un système. Quand on devient évêque, c’est pour annoncer l’Evangile. L’Eglise ne peut agir comme un lobby qui essaierait de défendre son point de vue. Regardez ailleurs dans le monde: il y a une grande diversité de régimes. Et il y a des chrétiens un peu partout! Pour moi, c’est ça qui compte. Je suis allé en Chine. Même là, il y a des chrétiens. Ils sont peu nombreux? Mais c’est là où les catholiques sont peu nombreux que le pape se rend.

Ces derniers temps, il a aussi été question de la rémunération des évêques. Puis-je vous demander combien vous gagnez?

5.000€ nets par mois – et pas 7.000 comme on a dit.

Estimez-vous que ce montant est trop important?

Non. Si je prends des gens de mon rang ailleurs, ils gagnent beaucoup plus. Et demandez au Centre d’Action Laïque combien ils gagnent, c’est également plus! Parallèlement, regardez le niveau de traitement des assistants paroissiaux ou des curés. En les nommant, on a parfois l’impression d’appauvrir la population. Au XIXe siècle, l’Eglise bénéficiait d’un régime de faveur. Puis, après la Première Guerre mondiale, vu que l’Etat était exsangue, le cardinal Mercier a proposé une réduction des traitements. Mais ensuite, on n’a jamais remonté la pente.

Propos recueillis par Vincent DELCORPS

Les 8 moments clés du dossier

23 avril 2010: Roger Vangheluwe, évêque de Bruges, reconnaît avoir abusé de son neveu dans les années 1980. Il présente sa démission, qui est immédiatement acceptée par Benoît XVI.

24 juin 2010: des perquisitions ont lieu à l’archevêché de Malines et au domicile du cardinal Danneels. Ainsi débute l’opération Calice ("Kelk" en néerlandais). Par la suite, la saisie de certaines pièces sera déclarée nulle et non avenue par la justice. En 2015 et en 2019, le Parquet requerra un non-lieu dans l’affaire.

28 octobre 2010: le Parlement institue une "Commission spéciale relative au traitement d’abus sexuels et de faits de pédophilie, en particulier au sein de l’Eglise".

31 mars 2011: la commission spéciale approuve son rapport final. Celui-ci acte la volonté, exprimée par les autorités de l’Eglise, d’assumer une responsabilité morale et d’indemniser les personnes victimes de crimes qui seraient prescrits.

Décembre 2011: suite au travail de la Commission spéciale, un "Centre d’arbitrage en matière d’abus sexuels" est mis sur pied et des montants d’indemnité sont définis. Ce centre est créé avec le soutien de l’Eglise mais indépendamment de ses structures. Karine Lalieux, la parlementaire socialiste qui a présidé la Commission, salue l’engagement de l’Eglise: "C’est un geste fort et inédit des autorités religieuses de Belgique qui reconnaissent les victimes d’abus sexuels dans leur statut, leurs souffrances, leur solitude et leur abandon".

2012: en plus du centre d’arbitrage, l’Eglise crée, dans chaque diocèse, un "Point de contact" où les victimes d’abus pourront venir se signaler. Au fil des ans, les évêques belges n’auront de cesse d’inviter les victimes à se manifester. Toujours ouverts, ces points de contact ont enregistré 764 communications.

2017: conformément à ce qui était prévu, le Centre d’arbitrage mis sur pied fin 2011 achève ses travaux. "Le Centre d’arbitrage a pu travailler dans le calme et la dignité dans un état d’esprit très positif de l’Eglise", indique le rapport final. Au total, 628 requêtes y ont été introduites. "Sa mise en place a (…) répondu à l’attente de nombreuses victimes qui ne disposaient plus d’aucun moyen de droit pour être reconnues dans leur souffrance et pour obtenir une compensation financière", indique encore le rapport.

5-26 septembre 2023: diffusion, sur la chaîne de télévision publique flamande, des quatre épisodes de Godvergeten, documentaire donnant la parole à des victimes d’abus sexuels au sein de l’Eglise.

V.D.

Catégorie : Eglise Belgique

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