Les récents évènements survenus en France nous poussent à nous interroger sur l'état de notre société et sa façon de gérer la violence. Comment sortir de la violence collectivement et individuellement? Eclairage avec notre expert, Benoît Thiran, consultant, coach et formateur.

"Il y a eu un déclencheur, mais la réaction, elle, est bien au-delà du déclencheur. C'est un peu comme une marmite à pression" commente Benoît Thiran, à l'évocation des émeutes urbaines qui secouent la France depuis plusieurs jours. En réaction à la mort du jeune Nahel, 17 ans, tué par un policier.
"Il y a un ensemble d'injustices et de violence dans notre société auxquelles certains sont plus sensibles que d'autres et puis arrive le moment où la goutte fait déborder le vase".
Aujourd'hui en France, ailleurs demain
Accumulation de tensions, baisse du pouvoir d'achat, éco-anxiété, réforme des retraites... C'est donc un climat politique mais aussi un climat général (et le climat tout court!) qui permettent d'expliquer cette explosion de violence dans les rues aujourd'hui en France.
"Ce qui est clair ici, c'est qu'on assiste à une situation où un déclencheur est venu libérer une violence jusque là contenue" insiste notre expert. C'est en France aujourd'hui mais cela peut arriver ici ou ailleurs demain.
En effet, notre époque est traversée par des crises (covid, guerre en Ukraine) qui ont un impact réel - parfois dramatique - sur la vie de certaines personnes, poursuit Benoît Thiran. Et chez certains, si cette violence ne trouve pas d'espace d'expression, elle s'accumule et finit par éclater sans aucun contrôle.
Les évènements français mettent aussi en exergue l'effet d'entrainement du groupe. "Certaines personnes vont plus loin que ce qu'elles auraient fait individuellement" pointe notre spécialiste.
Le système judiciaire belge nourrit la violence
En Belgique, les autorités ont visiblement craint de devoir gérer le même type de débordements urbains. Que penser de l'arrestation préventive de près de 200 jeunes (dont des mineurs) dans la capitale belge?
"La non-violence active n'est pas synonyme de passivité, nuance Benoît Thiran. La société doit protéger les citoyens, mettre des limites, hélas notre système judiciaire et carcéral, basé sur la punition et la répression, nourrit la violence". Or, d'autres pays ont expérimenté des systèmes reposant sur le principe sanction-réparation, où, tout en empêchant un individu de nuire, on l'autorise à faire partie de la solution. Toutes les études ont démontré que ce modèle est performant à tous les niveaux, il coute moins cher et diminue le taux de récidives, affirme notre observateur.
Or, en Belgique, les mentalités ne sont visiblement pas encore prêtes à évoluer en ce domaine. "On reste dans la logique de la violence", déplore Benoît Thiran, en choisissant de répondre à la violence par une autre forme de violence, étatique. Notre système renforcerait donc ce qu'elle prétend combattre.
Apprendre à "prendre soin" de notre propre violence
"La violence, c'est comme un venin, quand on l'a dans le corps, rien ne se perd, une violence qui agit résulte souvent d'une violence qu'on a subie" développe Benoît Thiran.
Que cette violence soit dirigée contre une personne, un groupe, la société, si on ne la sort pas sous la forme d'une médiation symbolique (sur un objet non-humain), elle va ressortir sans que l'on puisse choisir ni "quand" ni "comment".
Elle peut alors se retourner contre nous-même, nos proches ou des étrangers. "Il nous faut apprendre à prendre soin de notre propre violence", estime Benoît Thiran. Comment accueillir, laisser s'exprimer ma violence, celle des autres sans (trop de) dégâts ? Il s'agit donc de trouver comment décharger la violence et non vouloir sans cesse la contenir au risque d'en perdre totalement le contrôle.
Comme la violence est de plus en plus extrême, elle se rend de facto de plus en plus visible.
La violence commence dans le regard porté sur l'autre
"Nous vivons dans une escalade où la violence des uns [policiers ou manifestants] justifie celle des autres". Notre système répond ainsi à chaque accès (excès!) de violence par une violence encore plus forte.
Certaines situations exige l'usage de la force, admet notre spécialiste, mais la question est de savoir comment: pour contrer la violence, le mal ou pour protéger la vie? "C'est très différent."
Attention toutefois de ne pas verser dans un discours trop simpliste, "l'équilibre n'est pas facile à trouver", ajoute Benoît Thiran. "Il ne faut pas mettre tout le monde dans le même sac, certains policiers veulent agir et agissent différemment" pour citer un exemple.
"La violence commence quand je réduis l'autre à sa violence, quand je ne suis plus capable de le voir autrement qu'à travers son acte violent. Nous devons nous responsabiliser face à la violence, la nôtre en premier, car elle commence dans le regard, celui qui enferme l'autre". En parlant avec nos enfants, nos voisins, en soutenant certains discours, nous nourrissons la violence, avertit Benoît Thiran.
Société plus violente, violence plus visible?
"Les deux" répond spontanément notre coach. "On assiste à une aggravation de la violence dans notre société, parce que nous vivons dans un système qui s'essouffle, il n'y a pas que la violence face aux hommes, mais aussi contre le vivant en général, contre la planète" qui nous renvoie notre violence par des catastrophes et manifestations de plus en plus extrêmes.
Dans cet engrenage, dont nous sommes loin d'avoir vécu le dernier épisode, l'espoir est encore permis. "Cela pourrait aussi nous pousser à changer notre manière de faire", espère Benoît Thiran. Car, "notre manière de fonctionner aujourd'hui est intenable, et nous mène à une forme de mort".
La faute aux médias?
Peut-on attribuer aux médias et réseaux sociaux un rôle accélérateur, amplificateur dans la manifestation de la violence ? A nouveau, la réponse ne peut être que nuancée.
"Quand on ouvre la télévision, le journal télévisé, il y a beaucoup plus d'aspects violents, négatifs, angoissants que d'aspects positifs". Et en même temps, les médias donnent au public ce qu'ils demandent, et les audiences montrent que les téléspectateurs recherchent plus volontiers des programmes violents. Certains médias ont choisi de ne pas suivre ce diktat, ajoute notre expert.
Si on ne peut affirmer que les médias alimentent la violence, ils contribuent en tout cas à la rendre visible et ont un rôle de décryptage et d'analyse à jouer là où les réseaux agissent sans filtre, et constituent donc un réel danger. Aussi, noyé par trop d'informations, "on ne sait plus ce que l'on doit croire", conclut Benoît Thiran.
Propos recueillis par Sophie DELHALLE

