Opinion – Christian Tumi : Un Cardinal cardinal ou la voix qui se fait voie


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Opinion – Christian Tumi : Un Cardinal cardinal ou la voix qui se fait voie
Le cardinal Christian Tumi, le 15 octobre 2020
Par Vincent Delcorps
Publié le
6 min

C'est il y a un mois, le 3 avril 2021, que le cardinal Christian Tumi s'en est allé. Archevêque de Douala de 1991 à 2009, longtemps membre de la Curie romaine, qui était vraiment ce prélat ? Et surtout, quel héritage va-t-il laisser ? Eléments de réponse dans cet hommage de Josué Mbeutcha, doctorant en philosophie des sciences à l'UCLouvain.

Le cardinal Christian Tumi, le 15 octobre 2020

"Dans ce monde le chrétien est un extra-terrestre. Il est envoyé. Il a une mission" (Martin Steffens, Rien que l’amour, p. 21)

Nous sommes le 03 avril 2021. Alors que l’Eglise catholique présente au Cameroun, en communion avec Rome et le monde entier, s’apprête à faire résonner le Grand Alléluia pour célébrer la Pâques, l’on apprend que le Cardinal Christian Tumi a rejoint Mgr Albert Ndongmo, Jean Zoa, Engelbert Mveng… dans le silence du tombeau et de la mort. De Kikaikelak (village natale) à Douala (Ville de résidence), de Yaoundé à Rome, la nouvelle de ce départ se répand : un prince de l’Eglise a rangé sa soutane.

Un fils, un pasteur...

Né en 1930, ce prélat de plus de 90 ans aura marqué indélébilement l’histoire du Cameroun et de l’Eglise. Ordonné en 1966, il aurait célébré son cinquantième anniversaire sacerdotal le 17 avril. Dommage ! Il n’est plus parmi nous. Il a pris le chemin du retour au Père. Les uns pleurent un fils, les autres un père-pasteur, les autres encore un acteur socio-politique hors-pair… Au-delà des charges pastorales inhérentes à sa fonction, Christian Tumi bouillonnant d’une fibre patriotique nourrie aux sèves de l’humanisme chrétien catholique n’avait de cesse de clamer que le Cameroun est pour lui un don de Dieu. Cette évocation peut paraître anodine et même superflue pour qui ne sait pas le contexte dans lequel et duquel s’exprime le Cardinal. C’est un contexte très critique à défaut d’être chaotique en raison des diverses crises et des multiples fléaux qui y sévissent, faisant de ce/son pays, voire son continent, un territoire où les habitants sont sinistrés à plusieurs niveaux. C’est dans ce contexte que le cardinal est né, a grandi et a été appelé à servir. Aussi importantes qu’elles puissent être, les informations nécrologiques et post-mortem ne nous seront que peu utiles pour rendre compte-témoignage et faire honneur au prélat. Aussi devons-nous (nous) saisir cette opportunité pour, à travers le Cardinal, contempler le visage du Christ qui fait passer et trépasser la mort. Le natif de Kikaikelak, tel un prophète aura accompli sa mission au Cameroun avec une aura particulière.

Si l'Eglise a peur, tout est fichu !

Le Cardinal Tumi fait partie des prélats qui savent neutraliser les pompeux honneurs et préserver l’authentique « label » de la vocation comme exemplarité. Il est de ces personnes qui ont fait leur « Job » en « Jean-Baptiste ». Conscient de son ergon, il accomplit sa vocation avec abnégation et stoïcisme digne de celui qui, comme Marc Aurèle, reconnaît que le matin quand il te coûte de te réveiller, que cette pensée te soit présente : c’est pour faire œuvre d’homme que je m’éveille. Christian Tumi n’a pas été sourd ou aveugle, muet ou au pire estropié face à la réalité préoccupante de sa patrie natale. Là où l’homme est opprimé, l’Eglise doit intervenir, disait-il. J’ai l’obligation de parler, de demander que des injustices soient réparées. Je revendique la liberté pour le peuple parce que c’est une valeur évangélique. Ainsi le relief de son activité pastorale révèle un homme d’action et de convictions : un Cardinal cardinal ! Un homme courageux qui prend ses responsabilités, convaincu que dans un pays où les gens ont peur de parler… même les intellectuels, Si l’Eglise elle aussi a peur, tout est fichu.

A l’heure où nous rédigeons cet article, avec le départ du cardinal Christian Tumi, plusieurs personnes se demandent quel en sera l’impact dans les démarches en vue de la résolution de la crise dite anglophone au Cameroun, tant il est vrai que c’est un interlocuteur des plus crédibles avec qui, assurément, négocier aurait été moins difficile. Il a été ce qu’un chrétien, a fortiori un prêtre, doit être dans sa ville : un symbole, une torche vivante, un ostensoir. (Martin Steffens) Dès lors on peut se demander en considérant son histoire, quel ethos se dégage et constitue le socle de sa réputation notable et cardinale.

L'évêque du tonnerre et le cardinal opposant

Comme Ezékiel le guetteur ou Jean-Baptiste le précurseur de Jésus, Christian Tumi s’est démarqué pendant son sacerdoce par l’usage sage et christique de son autorité et de sa liberté. Observateur et acteur de la société camerounaise, sa vie, différente certes de celle d’Albert Ndongmo, ne lui est pas moins semblable. Le premier fut surnommé « évêque du tonnerre » et le second « cardinal opposant ». C’est un homme avisé qui a pris à bras le corps sa vocation, a puisé dans le coffre-fort de l’Eglise pour construire son opinion sur la réalité socio-politique du Cameroun. En plus des nombreuses lettres qu’il a écrites pour dénoncer les différentes violations des droits de l’homme, deux livres clefs, testamentaires voire testimoniaux illustrent l’engagement socio-politique du cardinal : Les deux régimes politiques d’Ahmadou Ahidjo, de Paul Biya et Christian TUMI, prêtre (éclairage), publiée en 2006 et Ma foi : un Cameroun à remettre à neuf, publiée en 2011.

Ces deux publications engagées sont consécutives à l’« affaire TUMI » que l’abbé Noël Sofack considère comme le paradigme de la mission prophétique de l’Eglise face au pouvoir politico-administratif au Cameroun. Corruption, mal gouvernance, soupçons de prétention à la présidence, liberté d’expression et processus démocratique…sont autant de sujets sur lesquels le cardinal s’est prononcé. Tel Jean-Baptiste, il est une voix qui se fait voie pour l’émergence et la paix pour tous au Cameroun. Et sa voie n’est nulle autre que celle de Jésus : la conversion. Nous ne pouvons rien faire, dit le prélat, pour notre pays sans son créateur. N’oublions jamais Dieu en tout ce que nous faisons pour le bien du Cameroun. Et conformément à Jésus, il a activement œuvré pour garantir la dignité humaine et le respect des droits de l’homme, pour préserver la paix et l’unité au Cameroun : Marche de protestation contre l’avortement, négociation de la coexistence pacifique des communautés religieuses à YAGOUA, All anglophone conference plusieurs fois annoncée mais toujours avortée…

Sa vie et son action sont un témoignage de son attachement au Christ qui a fait dire à l’abbé Noel Sofack que le Cardinal Tumi est tout simplement un prophète, au sens des grands prophètes bibliques, qui a pris au sérieux sa mission prophétique dans un pays gangrené par toutes sortes de maux. Puissent les actions de ceux qui l’ont connu et le connaitront en s’inspirant de lui, contribuer à la restauration de la paix et la consolidation de l’unité au Cameroun à la mémoire de cet instrument de paix qui est retourné à la maison du Père. Je retiens de lui que le chrétien doit savoir que sa religion est le principe fondamental de la vie, l’âme du monde, le principe d’unité de tous les hommes.

(les intertitres sont de la rédaction)

Voir le texte complet : Hommage au Cardinal Tumi

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