Article abonnés

Qui est cet homme venu réclamer au Pape une enquête sur l’Opus Dei et son fondateur ?


Partager
Qui est cet homme venu réclamer au Pape une enquête sur l’Opus Dei et son fondateur ?
Léon XIV a reçu au Vatican Gareth Gore, auteur d'une enquête au vitriol contre l'Opus Dei. © Vatican Media via garethgore.substack
Par La rédaction
Publié le - Modifié le
9 min

C'est une info qui fait couler beaucoup d’encre. Ce lundi 16 mars, Léon XIV a reçu en audience privée le journaliste britannique Gareth Gore, auteur d’un livre très critique sur l’Opus Dei. Une rencontre hautement symbolique alors que la prélature traverse une phase décisive de son histoire, entre réforme de ses statuts et centenaire à l’horizon 2028. Le journaliste a sollicité l’ouverture d’une enquête sur les pratiques internes de l'Opus Dei et, plus étonnant encore, sur le processus de canonisation de saint Josemaría Escrivá de Balaguer.

Chaque jour, le Bureau de presse du Saint-Siège publie son bulletin officiel listant les personnalités reçues en audience par le Pape dans la matinée. Ce lundi 16 mars, une surprise de taille s'y est glissée : aux côtés du cardinal Mario Grech, de membres de la Commission pontificale pour la protection des mineurs et d’évêques venus d’Allemagne, d’Argentine et du Sri Lanka, figurait également le nom de... Gareth Gore.

L'Opus Dei : "une secte ultra-conservatrice" pour Gore

Ce nom ne vous dit peut-être rien. Pourtant, Gareth Gore est l’auteur d’un livre d’enquête retentissant consacré à l’Opus Dei, qu’il décrit comme "une secte catholique secrète et ultra-conservatrice" aux nombreuses zones d’ombre. Dans Opus, le journaliste britannique affirme exposer "des preuves de manipulation de mineurs, d’esclavage de jeunes filles, de traite d’êtres humains, de violation du secret de la confession — et bien plus encore". L'ouvrage est le fruit de plusieurs années d'investigation sur les pratiques internes de l'Opus Dei, nourri par des centaines d’heures d’entretiens avec des membres et par la consultation de documents confidentiels.

La parution du livre, en octobre 2024, n'avait pas manqué de susciter l'ire d'un mouvement qui revendique plus de 2.000 prêtres et 90.000 laïcs affiliés à travers le monde. L'Opus Dei confirmait avoir effectivement offert à l’auteur une "large coopération", mais s'était senti trahi par un livre qui, au final, ne comportait "pas une seule bonne action de quiconque au sein de l’Opus Dei" et, pire à leurs yeux, donnait "une fausse image de l'Opus Dei basée sur des faits déformés, des théories du complot et des mensonges purs et simples".

Dans la foulée, le bureau de communication de l’Opus Dei avait publié un document d'analyse du livre, de 106 pages (!), pour "corriger les faits" et "fournir une perspective essentielle que l’auteur a cachée aux lecteurs du livre".

Léon XIV aurait qualifié l'enquête de "travail rigoureux"

Ce lundi 16 mars donc, le pape Léon XIV a reçu Gareth Gore en audience privée. "Nous avons parlé pendant plus de 40 minutes, en tête-à-tête, et il a posé une série de questions éclairées" relate le journaliste, sur son compte X. Il affirme que la rencontre a été sollicitée par le Pape lui-même, par l’intermédiaire d’un journaliste péruvien de confiance. "Il m’a invité après avoir pris connaissance des allégations formulées dans mon livre OPUS, qu’il a qualifié de "travail rigoureux"." Il convient cependant d’introduire dès le départ une nuance importante : aucune de ces affirmations et celles qui vont suivre n'a pour l'instant été confirmée par le Saint-Siège.

Sur Substack, plateforme de blogging prisée des journalistes, Gareth Gore est revenu plus longuement sur l'audience et ses coulisses. Sans dévoiler ce que Léon XIV lui a confié, ni les questions que le pontife lui a posées - "je laisse au Vatican le soin de décider de ce qu’il souhaite révéler de cette rencontre" -, le journaliste a en revanche choisi de rendre publics les éléments qu’il a présentés, au nom d’une "transparence" qu’il estime essentielle. "Non seulement cette transparence offre un espoir aux nombreuses victimes de l’Opus Dei, en montrant que ces accusations sont désormais entendues, mais, peut-être plus important encore, elle établit une trace publique de ce dont le Pape et, plus largement, le Saint-Siège ont désormais connaissance."

Le journaliste demande l'ouverture d'une enquête sur l'Opus Dei

Gareth Gore assure avoir présenté au pape Léon XIV des documents et des preuves détaillant des décennies d’abus au sein de l’Opus Dei : "J’ai expliqué comment l’Opus Dei instrumentalise la foi de ses membres pour obtenir de l’argent, des faveurs et de l’obéissance. J’ai soutenu que le groupe devrait être considéré comme une secte abusive, ne manifestant aucune considération pour ses victimes". Il affirme avoir exposé au Pape comment l’Opus Dei "cible activement les jeunes enfants, les manipule afin de les engager à vie au service de ses intérêts dès l’âge de dix ou onze ans — sans que leurs parents ne soient jamais consultés."

Sur base de ces éléments, il a exhorté le souverain pontife à agir contre "ce groupe abusif", en lançant "une enquête indépendante sur les abus liés à l’Opus Dei, dirigée à la fois par des experts ecclésiaux et laïcs". Gareth Gore aurait même indiqué au Pape "qu’il devrait se tenir prêt à dissoudre l’organisation si les faits le justifient."

Gareth Gore tenant en main son livre d'investigation "Opus". © Vatican Media via garethgore.substack

Rouvrir le processus de canonisation de saint Josemaría Escrivá

Enfin, le journaliste d'investigation aurait imploré le Pape de rouvrir le processus de canonisation du fondateur, Josemaría Escrivá de Balaguer, qui fut élevé au rang de saint en 2002. Il invoque des "éléments" apparus depuis lors, "indiquant de possibles irrégularités dans la procédure". Gareth Gore aurait alors posé sur la table des documents "montrant comment le système de conditionnement, d’abus et de contrôle de l’Opus Dei avait été personnellement conçu par ce 'prétendu' saint (sic)".

Portrait de Josemaría Escrivá de Balaguer sur la façade de la basilique Saint Pierre à l'occasion de sa canonisation. © Pablovarela / Wikipedia CC

Les accusations formulées par Gareth Gore, notamment celles visant la canonisation du "saint de la vie ordinaire", ont suscité de vives réactions dans certains milieux catholiques. "Un journaliste s’en prend à la sainteté de Saint José maria Escrivá" titre Tribune Chrétienne. Ils rappellent que le prêtre espagnol a été canonisé "au terme d’un processus canonique long et public comprenant l’examen de nombreux témoignages et de sa vie spirituelle". Remettre en cause cette canonisation "touche à une décision particulièrement grave dans la vie de l’Église".

Au moment de lui serrer la main, le Britannique aurait formulé une ultime demande au Pape : qu'il rencontre en personne des victimes de l'Opus Dei.

Pas de communication officielle du Vatican, ni de l'Opus Dei

Quel message envoie cette entrevue ? Comme le relèvent plusieurs observateurs du Saint-Siège, il est difficile d'imaginer une prise en considération plus sérieuse qu'une telle audience privée. "Le pape américain a clairement voulu que l’audience privée avec Gore soit rendue publique. Elle figurait à son agenda officiel et le Vatican a diffusé des photos de la rencontre", commente l'agence de presse Associated Press (AP). Pour autant, à l'heure où l'on écrit ces lignes, Rome n'a pas communiqué sur le contenu précis de l'échange, ni confirmé que le motif de celui-ci était lié aux enquêtes de Gareth Gore sur l’Opus Dei. On se contentera du compte-rendu proposé par le journaliste, une version à accueillir avec la prudence qui s’impose...

Pas de réaction non plus du côté des canaux de communication de l’Opus Dei, pour l'instant.

L'Opus Dei traverse une période charnière

Le portail d'information infovaticana.com note que la rencontre avec Gore se produit "à un moment délicat pour l’Opus Dei" du point de vue institutionnel : "La prélature se trouve en plein processus de révision de ses statuts, une réforme demandée par le Vatican pendant le pontificat de François."

En effet, le 22 juillet 2022, soit 40 ans après la Constitution apostolique Ut sit par laquelle Jean-Paul II érigea l'Opus Dei en prélature personnelle, le pape François choisit de promulguer le motu proprio Ad charisma tuendum, consacré justement aux prélatures personnelles. L'Opus Dei, qui fêtera son centenaire en 2028, demeure à ce jour le seul cas existant de prélature personnelle dans l'Eglise.

Le document de François entend promouvoir au sein de l'Opus Dei "une forme de gouvernement fondée davantage sur le charisme que sur l'autorité hiérarchique". Très concrètement, ce motu proprio ('de la propre initiative du pontife') place la prélature, non plus sous la responsabilité du dicastère pour les évêques, mais de celui pour le clergé. Il établit également que, contrairement au passé, son prélat (plus haute autorité de l'institution) ne peut plus être nommé évêque. Une démarche que certains qualifient alors de "punition", mais que maints observateurs considèrent plutôt comme une "clarification" des statuts de l’organisation.

La réaction du prélat de l'Opus Dei dans la foulée se veut d'ailleurs positive et constructive. Dans une lettre adressée aux membres, Mgr Fernando Ocáriz, dit accepter "filialement" ce que François a ordonné, reconnaissant d'ailleurs que "l'ordination épiscopale du prélat n'était pas et n'est pas nécessaire pour diriger l'Opus Dei."

Un an plus tard, le 8 août 2023, le pape argentin publie un nouveau motu proprio par lequel il modifie les canons relatifs aux prélatures personnelles, désormais assimilées à des "associations cléricales publiques de droit pontifical". Une décision qui renforce davantage la tutelle vaticane sur les prélatures personnelles, "amoindrissant ainsi l’autonomie de l’Opus Dei" résume à l'époque le journal La Croix. Là encore, dans une nouvelle lettre, le prélat Ocáriz se soumet à la décision de François : "J'écris ces mots pour partager avec vous le fait que nous accueillons avec une obéissance filiale sincère ces dispositions du Saint-Père et pour vous demander de rester toutes et tous étroitement unis sur ce point aussi."

Révision des statuts : un chantier toujours en cours

A la suite d'Ad charisma tuendum, l'Opus Dei a décidé d'engager une vaste révision de ses statuts pour se conformer aux directives de François. Le processus a débuté par une consultation générale de "tous les membres", suivie d’un Congrès extraordinaire en avril 2023. Quatre mois plus tard, en août 2023, la publication du second motu proprio sur la modification des canons a poussé l'Opus Dei à envisager des ajustements supplémentaires.

Finalement, le 11 juin 2025, les nouveaux statuts ont été proposés au Saint-Siège en vue d'une étude minutieuse. "La prochaine étape est entre les mains des autorités du Siège apostolique", fait savoir la prélature sur son site. Le projet est d'ailleurs toujours en cours d'examen au dicastère pour le clergé. Pour infovaticana.com, les nouveaux statuts devraient marquer une "rupture définitive avec la structure originale conçue par saint Josemaría" (analyse complète ici).

Le 16 février 2026, le pape Léon XIV a reçu en audience privée le prélat de l'Opus Dei, précisément pour discuter de la révision en cours de leurs statuts. D'après le témoignage de Mgr Ocáriz, le Saint-Père a déclaré durant l'entretien "que le processus d'adaptation des statuts de l'Opus Dei était toujours à l'étude et qu'il n'était pas encore possible de prévoir une date de publication".

La Rédaction

Catégorie : Eglise monde

Dans la même catégorie