En Turquie, la persécution des chrétiens reste une réalité


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En Turquie, la persécution des chrétiens reste une réalité
La mosaïque de la Vierge à l’enfant (Theotokos), située dans l’abside de l’ancienne basilique Sainte-Sophie (Istanbul, Turquie), datant de 867, se trouve à côté d’un grand panneau portant le mot « Allah », installé en 1859. (Source : guias-viajar)
Par Benoit Lannoo
Publié le
6 min

Le Pape Léon XIV débute un voyage apostolique en Turquie ce 27 novembre, mais ce pays n'est pas réputé pour avoir trop de respect pour son passé chrétien ni pour ses habitants chrétiens.

Juste avant le départ du Pape Léon XIV pour la Turquie, le Centre européen pour le Droit et la Justice publie un rapport très critique sur les relations du pays avec l'histoire chrétienne du pays, sur le déni continu par ses autorités des génocides de sa population chrétienne dont le pays est responsable, et sur les discours de haine contemporains, le harcèlement et la persécution actuels des chrétiens en Turquie. Ce European Centre for Law & Justice (ECLJ) peut être une organisation chrétienne très conservatrice – avec des liens historiques avec les évangélistes les plus radicaux des États-Unis –, cela n’empêche que ce rapport critique est pertinent et que son contenu est exact : la Turquie est un pays qui ne traite pas les chrétiens avec respect.

Homogénéité sunnite et ethnique

La Turquie est l'un des berceaux du christianisme. En 1915, environ un habitant sur cinq de l'actuelle péninsule turque était chrétien. Aujourd'hui, les chrétiens représentent à peine 0,3 pour cent de la population. L'Anatolie centrale était appelée la Galatie à l'époque du saint apôtre Paul. L'Anatolie orientale était en grande partie arménienne jusqu'à il y a un siècle et demi. L'Éphèse antique (autrefois aussi appelée Smyrne, dont nous fêtons le saint évêque Nicolas dans dix jours est aujourd'hui la métropole turque d'Izmir. "Cette quasi-disparition du christianisme en Anatolie, sur les côtes ‘pontiques’ de la mer Noire et sur les côtes égéennes, est le résultat de génocides et de pogroms ainsi que d’une politique gouvernementale turque visant à créer une nation turque sunnite ethniquement et religieusement homogène", affirme le ECLJ.

« Victim blaming »

"Les 257 000 chrétiens arméniens, grecs orthodoxes, syriaques, catholiques et protestants qui vivent aujourd'hui en Turquie, continuent à faire face à l’hostilité juridique, institutionnelle et sociale", selon le rapport des lobbyistes du ECLJ, basé à Strasbourg. Cela inclut le discours officiel selon lequel les Turcs ont, par définition, une identité sunnite musulmane et le déni des génocides des Arméniens, des Assyriens et des Grecs pontiques pendant et après la Première Guerre mondiale. Trois millions de personnes ont été tuées. Avec d’innombrables scientifiques, notre pays et d'autres pays ont qualifié les faits de génocide. Mais à Ankara, le drame est invariablement appelé "la question arménienne", une forme subtile de culpabilisation des victimes.

Attaques continues

Encore aujourd'hui, les chrétiens en Turquie endurent une violence systématique. Le rapport cite la condamnation à deux ans de prison en janvier 2020 du moine syriaque-orthodoxe Aho Bileçen du monastère de Mor Yacup à Mardin pour avoir donné du pain et de l'eau à deux combattants kurdes. Il évoque aussi le meurtre non élucidé, également en janvier 2020, du couple âgé catholique-chaldéen Hurmuz et Şimuni Diril dans le village chrétien abandonné de Merhe, au sud-est du pays ou encore l'attaque lors d'une liturgie dominicale en janvier 2024 à l'église catholique-latine de Sainte Marie à Istanbul  et les attaques de novembre 2023 et du Jour de l'An 2025 contre l'église protestante Çekmeköy Kurtuluş, également à Istanbul.

Erdoğan

"Des pasteurs ont été agressés physiquement dans leurs lieux de culte, tandis que des graffitis hostiles visent régulièrement les églises. Ces incidents sont rarement reconnus comme des crimes de haine, ce qui renforce le sentiment de vulnérabilité des communautés chrétiennes." Par exemple, l'homme qui a tenté de mettre le feu à une église apostolique arménienne à Istanbul le 8 mai 2020 n’a pas été poursuivi car il a fait référence au lien présumé entre l’épidémie de covid-19 et les Arméniens. Cette attaque et celle contre une autre église arménienne à Istanbul le 23 mai ont suivi directement un discours du président turc Recep Tayyip Erdoğan qui, le 4 mai 2020, a qualifié les survivants du génocide arménien de "« "terroristes échappés de l'Épée".

Nationalisation du patrimoine des Églises

Le rapport se penche aussi largement sur l'ingérence du gouvernement turc dans les affaires ecclésiastiques et sur la nationalisation d’églises, d’établissements de santé, d’écoles et d’autres services gérés par les Eglises depuis l’époque ottomane. Par ailleurs, la formation du clergé est également difficile en Turquie ; depuis 1971 par exemple, le séminaire du Patriarcat œcuménique de Constantinople, situé sur l'île de Chalki au sud d’Istanbul, a été fermé par ordre gouvernemental. Les pasteurs protestants sont souvent interdits d’entrée dans le pays, sous prétexte que leur église ou temple n’ont pas été reconnus. Et les réfugiés chrétiens d’Afghanistan ou d’Iran ne sont pas toujours admis sur le territoire non plus, en défi du droit international.

Hagia Sophia

Le gouvernement turc s’achète une bonne réputation en restaurant ou construisant occasionnellement le patrimoine chrétien. En octobre 2023 par exemple, la RTBF se réjouissait largement de l’inauguration par le Président Erdoğan d’une nouvelle cathédrale syriaque-orthodoxe Mor Ephrem à Istanbul. C’est là que Léon XIV rencontrera la diversité chrétienne samedi après-midi. Mais en attendant, le parti au pouvoir, l’AKP, continue de prôner que l’Hagia Sophia d’Istanbul – utilisée depuis le VIe siècle, bien avant la révélation du Coran – soit pas seulement utilisée comme mosquée. L’église est déjà officiellement dénommée « Hagia Sophia Sainte Grande Mosquée » et des versets coraniques y cachent déjà certaines mosaïques chrétiennes.

Héritage chrétien

Sainte-Sophie d’Istanbul est l'exemple le plus médiatisé de la politique turque visant à transformer l’héritage chrétien en patrimoine islamique. L'église Hagia Sophia d’Iznik est également devenue mosquée, tandis qu'un tribunal s'est opposé à la décision de transformer celle de Trabzon (la Trébizonde historique sur la côte sud de la mer Noire) en mosquée, cette église est de nouveau un musée depuis 2013. Iznik est d'ailleurs l'ancienne Nicée, où le Pape Léon XIV se rendra vendredi pour une prière œcuménique à l'occasion du 1700e anniversaire du concile du même nom ; cette prière se tiendra dans les ruines récemment découvertes de la basilique du Saint Néophyte.

Pétition

Le choix de Léon XIV de prier dans la cathédrale apostolique arménienne Saint-Grégoire l'Illuminateur à Istanbul le dimanche matin 30 novembre, jour de la fête de l'apôtre André, saint patron du Patriarcat œcuménique de Constantinople, peut être interprété comme un signal de Rome qu’on y est bien conscient de la persécution historique et actuelle des chrétiens en Turquie. Il ne fait aucun doute que le Pape abordera cette question lors de ses entretiens privés avec les autorités turques à son arrivée à Ankara demain. Mais le pape n'est pas un leader politique... C'est pourquoi le Centre européen pour le Droit et la Justice lance également une pétition pour demander au Conseil de l’Europe – dont la Turquie fait partie – d’agir.

Benoit LANNOO

Sur le sujet: Turquie, les chrétiens sous intimidation permanente


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