Juste avant l'élection de Léon XIV, nous avons interrogé plusieurs chrétiens de Belgique, observateurs attentifs de la vie de l'Eglise. Qu'attendent-ils du nouveau pontificat ? Aujourd'hui, c'est Anne Ferier, présidente du Conseil Interdiocésain des Laïcs (C.I.L.), qui répond à la question.
Le C.I.L. est infiniment reconnaissant, solidaire et rempli de gratitude devant l’œuvre de notre cher Pape François. Venu du Sud, le Pape François nous a conduits à nous décentrer de nous-même en nous invitant à tourner nos regards et nos bras vers les périphéries, vers les lieux de fractures dans le monde. Ayant le génie de lier l’écologie à la justice sociale, le Pape nous a ouvert la voie vers une conversion nouvelle afin d’œuvrer avec amour et justice au sein du monde.
(message personnel adressé aux membres du C.I.L. à l’occasion du décès du Pape François)
Nos attentes vis-à-vis du nouveau pape: l'homme tout d'abord
Etre un homme d’évangélisation qui se fait témoin et apôtre d’une Eglise humble au service de l’humanité, un homme de paix et de justice, un homme en dialogue qui s’inscrit dans le monde actuel et ses défis, un homme de rassemblement et aussi de grande ouverture.
Enfin, être celui qui se présente comme un frère et comme un pasteur écoutant, accueillant et bienveillant, prônant la miséricorde et la joie trouvée dans la rencontre d’autrui en qui Dieu se révèle.
Les tâches attendues dans le chef du Pape et… l’Eglise espérée.
1. Vivre et annoncer l’Evangile fonde l’Eglise et est une Bonne Nouvelle destinée à l’humanité entière
Proclamer cette Bonne Nouvelle et en être le témoin authentique auprès du monde nous semble la tâche primordiale du Pape et de l’Eglise.
2. Être en dialogue au sein de l’Eglise et avec le monde hors de l’Eglise
Dialogue au sein de l'Eglise
- Continuer l’œuvre de la synodalité initiée par le Pape François : marcher ensemble avec les plus pauvres, les périphéries, les fracturés socialement, les sans voix.
- Soutenir les petites communautés chrétiennes locales et autonomes dans leur diversité .
- Donner de l’autonomie aux Eglises locales, à l’ensemble des diocèses.
- Comprendre et reconnaître les aspirations des Eglises du Sud et refuser de s’autocentrer en tant qu’Eglise de Rome.
- Garder l’esprit des observations, recommandations et prescriptions des écrits du Pape François : les encycliques Lumen Fidei (2013), Laudato ‘Si (2015), Fratelli Tutti (2020), Dilexit Nos (2024) et les exhortations apostoliques Evangelii Gaudium (2013), Amoris Laetitia (2016), Gaudete et Exsultate (2018), Christus Vivit (2019), Querida Amazonia (2020), Laudate Deum (2023)
- Dialoguer avec tous les chrétiens, avec ceux qui sont à la marche de l’Eglise maintenant en cela l’Eglise dans une riche pluralité. Agir dans l’esprit de Fiducia Supplicans.
- Continuer à réformer la curie, lutter contre le cléricalisme qui, selon le Pape françois n’est rien d’autre qu’une ‘version ecclésiastique de l’individualisme’ et qui donne à voir une image trompeuse de l’Eglise. Poursuivre le combat contre les abus sexuels et les abus de pouvoir au sein de l’Eglise.
- Prendre soin anthropologiquement de la personne des prêtres, des religieuses et des religieux sans hiérarchie aucune.
- Travailler à égalité et fraternellement avec les laïcs engagés comme partenaires et initiateurs à part entière de missions ecclésiales.
- Intégrer la femme à tous les niveaux de responsabilité au sein de l’Eglise dont l’accès au diaconat, dans un avenir proche, et leur donner une véritable visibilité liturgique. Bannir tout regard et/ou méfiance simplistes à l’égard de la femme et en faire une partenaire, une collaboratrice dans l’annonce et la pratique de la Parole. Que n’a-t-on invité des laïcs dont des femmes, religieuses et autres, à participer aux congrégations générales qui se déroulent avant l’entrée des cardinaux en conclave?
Dialogue avec le monde
- Promouvoir et vivre un fraternel dialogue interreligieux avec les religions du Livre en évitant les préjugés diviseurs.
- Prôner une ouverture aux différentes cultures, prendre conscience des diverses manières de penser et de faire afin de vivre un christianisme conçu pour l’universalité.
- Pour le Pape et pour toute l’Eglise, ‘s’inscrire dans le monde’ relève de la compréhension des enjeux politiques qui s’y jouent juqu’au sein de l’Eglise catholique. Dans son livre autobiographique, le pape François faisait cette constatation intéressante : « On peut bien dire que la foi catholique n’impose pas d’idées politiques spécifiques, mais il reste que toute politique qui ne vient pas en aide aux pauvres et aux opprimés sur un plan structurel est antichrétienne. » (Pape François, Espère, Albin Michel, 2025).
- Dans cet esprit, il y a lieu de s’élever contre un catholicisme identitaire tel que déclaré par des chefs autoritaires qui sont de retour aux manettes du monde.
- Promouvoir la paix, envers et contre tout, en défendant les valeurs démocratiques de tolérance, de débat et de développement intégral est essentiel dans le chef d’une Eglise habitée par l’amour du prochain, elle qui reconnaît en tout autre le visage de Dieu, du Christ souffrant. Notre civilisation, en crise, voit le retour des autocrates à la tête des grandes puissances et avec eux, la montée des violences, le bafouement du droit international, le rejet des migrants et celui des minorités, l’abandon d’une justice sociale et l’oubli des enjeux climatiques, etc. L’Eglise avec le Pape, dont l’influence et au moins l’aura, sont universelles, doivent avoir l’audace d’une parole affirmée contre ce désastre humanitaire. Un seul homme ne peut pas tout faire, une seule institution ne peut pas tout changer…
Puissions-nous rêver d’une Eglise fraternelle et audacieuse, puissions-nous y croire et y œuvrer !
Une prière pour terminer
Et j’ajoute à ces desiderata une prière que le C.I.L. fait sienne et qui demeure dans le cœur et à l’esprit de ses membres.
« Seigneur, aide-nous à faire une Eglise où il fait bon vivre. Où l’on peut respirer, dire ce que l’on pense, une Eglise de liberté !
Une Eglise qui écoute avant de parler, qui accueille avant de juger, qui pardonne avant de condamner, qui annonce la Bonne nouvelle pour tous, une Eglise de miséricorde !
Une Eglise où le plus simple des frères comprendra ce que l’autre dira, où le plus savant saura qu’il ne sait pas, où la diversité se manifestera, une Eglise de sagesse !
Une Eglise où l’audace de faire du neuf sera plus forte que l’habitude de ‘faire comme avant’, où l’on n’a pas peur de prendre des risques, de questionner et de s’engager, une Eglise en marche !
Une Eglise où l’Esprit-Saint pourra s’inviter parce que tout n’aura pas été décidé et prévu d’avance, où l’on entend la vie du monde en se laissant interpeller, une Eglise ouverte !
Une Eglise où chacun pourra prier dans sa langue, s’exprimer dans sa culture et exister avec son histoire. Une Eglise dont on ne dira pas « Voyez comme ils sont organisés ! » mais «voyez comme ils s’aiment ! »
(Prière ‘Faire l’Eglise du Christ’ de Mgr Guy Deroubaix, 1993)
