Juste avant l'élection de Léon XIV, nous avons interrogé plusieurs chrétiens de Belgique, observateurs attentifs de la vie de l'Eglise. Qu'attendent-ils du nouveau pontificat ? Aujourd'hui, c'est Jacques Bihin qui répond à la question. A 59 ans, ce diacre permanent est au service de la paroisse Saint-François de Louvain-la-Neuve, engagé sur les questions d'écologie intégrale, et peintre d'icônes.
Le pape François laissera sans doute une trace lumineuse dans l’histoire de l’Église. Par sa simplicité, son authenticité et sa liberté intérieure, il a répandu le parfum de l’Évangile sur l’Église et au-delà, touchant le coeur de millions d’hommes et de femmes, croyants ou non. Son pontificat a été traversé par une parole évangélique claire, proche des réalités, et par une volonté de réforme dans la continuité du concile Vatican II.
Mais en même temps, il semble nécessaire qu’une nouvelle personnalité puisse désormais poursuivre cette oeuvre, en déployant de nouvelles perspectives pastorales, tout en consolidant celles que François a ouvertes. Voici, me semble-t-il, cinq priorités que pourrait assumer son successeur.
1. Transformer l'essai synodal
La démarche synodale lancée par le pape François est sans doute l’une de ses contributions les plus audacieuses. Elle ouvre des perspectives profondément attendues pour permettre une réelle mise en oeuvre de l’esprit de Vatican II : écoute, coresponsabilité, mission partagée. Cependant, il est crucial que cette dynamique n’en reste pas au stade de l’intention ou de la consultation interminable. Il faut, dans un délai raisonnable, parvenir à des décisions concrètes et cohérentes. Le nouveau pape devra incarner une autorité qui confirme, éclaire et unifie les fruits de ce cheminement synodal.
2. Faire toute la lumière sur les abus
Les scandales d’abus (sexuels, de pouvoir, d’emprise) qui ont ébranlé l’Église ne relèvent pas seulement de cas isolés, mais témoignent d’un système à repenser. Le prochain pape devra avoir le courage de « crever l’abcès », en nommant les choses sans détour, et en s’inspirant des pays — comme la Belgique — qui ont déjà engagé ce difficile travail de vérité, souvent contraints, mais aujourd’hui sortis grandis. Trop de régions du monde persistent dans le déni. Or il ne peut y avoir de crédibilité sans justice ni conversion institutionnelle.
3. Revaloriser le ministère ordonné sans ambiguïté
François a justement critiqué le cléricalisme et les abus de pouvoir liés à certaines structures ecclésiales, mais parfois ses paroles — souvent fortes, parfois provocatrices — ont pu être mal comprises ou détournées par les médias. Cela a pu contribuer à une forme de suspicion à l’égard du clergé en général. Or, bien exercé, le ministère ordonné est un facteur de communion et d’ouverture. Le prêtre envoyé par son évêque dans une communauté qu’il n’a pas choisie incarne justement une Église qui dépasse les affinités électives, et invite à l’accueil d’un autre, signe de l’Autre. Il importe donc que le nouveau pape soutienne avec clarté ceux qui se donnent au service du peuple de Dieu, tout en continuant à lutter contre les dérives.
4. Engager l'Eglise dans une véritable conversion écologique
Laudato Si’ est sans doute un des textes majeurs de l’Église depuis Vatican II. Tout y est dit, avec profondeur et précision. Pourtant, la mise en oeuvre concrète de cette conversion écologique reste très timide. Les habitudes n’ont guère changé : pèlerinages en avion, maintien de bâtiments coûteux et peu adaptés, homélies silencieuses sur les enjeux environnementaux, confort pastoral peu bousculé. Il serait temps d’assumer une réforme structurelle et prophétique, en donnant des consignes claires et en prêchant par l’exemple.
5. Encourager un discernement lucide face à certaines dérives idéologiques
La défense des droits des minorités est une avancée majeure de notre temps, et l’Église doit continuer à y contribuer avec force et clarté. Mais dans certains contextes culturels, cette dynamique, animée au départ par une intention louable, semble avoir glissé vers une forme d’idéologie marquée par l’hyper-victimisation et la polarisation. Une certaine « culture wokiste » tend à enfermer les individus dans des identités blessées, et à désigner comme coupables, souvent sans nuance, ceux qui ne s’inscrivent pas dans ces récits de souffrance. Ce climat finit par rendre suspect celui qui est simplement bien dans sa peau, en particulier s’il est perçu comme appartenant à une catégorie « dominante » — homme, blanc, occidental. Le prochain pape pourrait, avec la sagesse spirituelle qui est attendue de lui, aider à faire la différence entre le juste combat pour la dignité de tous, et certaines dérives idéologiques qui finissent par opposer au lieu de rassembler. Il en va de la crédibilité de l’Église, qui se doit d’être un lieu où chacun peut être reconnu dans sa dignité, sans simplification ni stigmatisation.
