En mars 2020, une jeune maman décède en Italie. Maryse Stiernon, sa propre maman, témoigne de leur parcours en plein Covid dans un livre. Rencontre avec l’auteure.

Et maintenant on fait comment? On fait comment ensemble, sans toi Pauline? Tel devrait être le titre complet de ce récit de vie écrit par Maryse Stiernon au décès de sa fille, aînée d’une fratrie de quatre enfants.
"Au départ de Pauline, on est au bord d’un gouffre immense, d’un précipice infini. On est complètement démuni et tétanisé. Il n’y a plus d’élan de vie", explique Maryse. Pourtant, "un moteur de survie" se met, peu à peu, en place avec ce récit dans lequel elle évoque ses angoisses et sa tristesse. Sage-femme, Maryse partage à la fois son expérience de professionnelle du soin et celle de la maternité. "Ma formation a été un obstacle supplémentaire, puisque je voyais toutes les failles qui étaient là, au niveau des soins. C’était difficile dans ma relation avec l’équipe." Ce livre est aussi l’accomplissement d’une promesse faite à sa fille: relayer sa souffrance.
Engagée auprès de la Croix-Rouge internationale, Pauline travaillait aux quatre coins du globe, dans des lieux (Yémen, Soudan, Nigeria) où se trouvent les plus démunis. Installée à Beyrouth avec son compagnon Michele, elle a choisi d’y fonder une famille, couronnée par la naissance de Leila. Six semaines plus tard, en pleine pandémie de Covid, Pauline décède. Funeste 21 mars 2020. Souffrant d’une hépatite fulminante, une maladie auto-immune, son corps a rejeté la greffe de foie.
Prouesses techniques versus bienveillance
Comme souvent lors des traitements thérapeutiques en clinique, il est arrivé que les prouesses techniques l’aient emporté sur l’humain. Et le climat ambiant avec l’apparition du Covid, aux conséquences encore inconnues, n’a pas simplifié la situation. Présence minimale au chevet des patients, corps médical "aux abois", les conditions n’étaient pas simples lors de l’hospitalisation de Pauline en Italie. Raison de plus pour Maryse de rappeler que "c’est un humain qui est dans le lit, avec tout son cœur et son âme."
"Ce livre est un partage", insiste-t-elle, en se réjouissant des retours positifs à la publication de ce récit, tant du personnel (para)médical que de familles endeuillées… "J’espérais éveiller certaines consciences – et j’espère qu’elles le resteront, mais je ne m’attendais pas à des retours aussi poignants."
Un amour inconditionnel
Pour avoir perdu deux de ses frères, Maryse Stiernon sait qu’on ne sort pas "indemne d’un tel traumatisme". Songeant à ses propres fils, elle ajoute: "Il n’y a aucun mot de maman qui peut soulager la tristesse d’un enfant qui perd un frère ou une sœur". Malgré ce constat de dénuement, elle veut transmettre une parole d’espérance aux autres parents: "La vie n’est pas derrière, dans les souvenirs, dans le vécu qu’on a avec cet enfant, elle est dans le présent, dans les petites joies que nous offre le quotidien, aussi bien dans la richesse des relations humaines que de petits plaisirs qui semblent insignifiants". Et de résumer son propos: "La futilité est hyper importante". Tel un mantra, un conseil de sa propre mère l’accompagne: "Ne t’enferme pas dans ta tristesse". L’isolement du Covid "nous a obligés à postposer toutes nos émotions.
De retour en Belgique quelques semaines plus tard, on a recommencé à zéro notre tristesse…", se souvient la maman endeuillée. "Pauline a dû aller de la morgue au cimetière, abandonnée" sans aucune célébration religieuse ni hommage particulier. "Cela reste une blessure", nous confie-t-elle. Une chaîne de prière internationale avait toutefois vu le jour pendant la maladie-éclair de Pauline, des messages d’amour lui arrivant de partout dans le monde.
"La mort nous surprend"
Face à la mort, les parents sont pris en défaut de solution, reconnaît encore Maryse Stiernon. "La mort va à l’encontre de la logique de la vie. Elle nous surprend, quel que soit le moment. On donne toute son énergie à (bien) vivre et on ne veut pas y penser. La mort fait peur à la famille, aux amis, à la société entière et elle nous met dans l’isolement. Même entouré, on est seul face à cette douleur, qui désarme. On doit se reconstruire sans nier ce qui s’est passé, sans vouloir tourner la page, mais avec le regard de la société. Même s’il y a de la tolérance et de la bienveillance, ce n’est jamais suffisant. On doit rester ‘acceptable’ dans la société, qui veut qu’on soit vite guéri et dans l’action." Maladie, souffrance et mort, voilà un trio que la maman associe à un tabou, même en 2023.
Un rôle bousculé
De sa merveilleuse petite-fille, Maryse Stiernon dit que Leila la garde "dans la beauté de la vie de tous les jours, tout en étant un rappel que Pauline est là différemment. Avec mon mari, nous sommes un peu le substitut de ce que Pauline ne peut pas lui offrir. Nous lui donnons l’odeur de notre famille." Elle le constate, son rôle de grand-mère n’est pas celui qu’elle avait imaginé. Au lieu d’une relation sans responsabilités particulières, elle prend en charge les vaccins ou les soins, par la force des choses. "Nous sommes des grands-parents comblés, même si la douleur et la présence de Pauline restent en pointillé dans chaque progrès que Leila accomplit."
La force de son couple porte Maryse Stiernon, reconnaissante de ce soutien précieux. "C’est merveilleux de faire ce chemin à deux, sur deux routes différentes qui s’entrecroisent." Les moments de rencontre à deux sont indispensables, quand bien même l’expérience de chacun est singulière dans sa relation à l’enfant.
Osez !
Alors, à tous ceux qui croisent des personnes endeuillées, Maryse Stiernon suggère d’oser "être là, de les approcher. Il suffit d’un regard, d’une parole, d’un clin d’œil, d’un repas amené… Tout acte posé dans la tolérance est hyper important." Toutefois, trois ans et demi après le décès de sa fille, cette jeune grand-mère constate que la parole nécessite une porte ouverte. Inutile de s’acharner à rappeler des souvenirs quand le cœur n’y est pas.
Angélique TASIAUX
Maryse Stiernon, Et maintenant, on fait comment? L’Harmattan, collection récits de vie, 2023, 174 pages. Le livre est vendu au profit de l’Institut de Duve, spécialisé en recherche biomédicale.
Podcast : Réécoutez ici le replay de l'émission Il Était une Foi consacrée au témoignage de Maryse Stiernon.

