Gardienne des ombres, Isadora se raconte à travers les souvenirs d’un lieu unique, celui de sa maison d’enfance. Elle lève un voile sur un attachement maudit.

Recluse dans une maison de retraite, Isadora Aberfletch voit défiler les saisons et les épisodes cruciaux de sa vie, au fil des saisons. L’air de rien, elle procède à un examen de conscience impitoyable. "Je fus une fille passable, peu tendre, mais une sœur exceptionnelle, je le crois." Et cette femme de s’interdire de s’adapter à sa nouvelle habitation, pour ne pas oublier l’ancienne. Un seul mot d’ordre: "Il faut visiter son propre palais avec l’étonnement d’un ambassadeur étranger."
Un émerveillement excessif
Les guerres précieuses débute comme un enchantement: celui de l’enfance dans les tréfonds d’une maison merveilleuse. Peu à peu, au fil des souvenirs émergent les travers de l’éblouissement.
Isadora n’est pas aussi lumineuse qu’il n’y paraît; son attachement à la maison familiale l’a conduite à un isolement délétère. Cette maison, ne l’a-t-elle pas aimée à la folie, au point de refuser de se marier pour y demeurer, telle une quasi-vestale? De sa fratrie et de son père, elle constate: "J’ai toujours eu le passé plus facile qu’eux. Eux, toujours trop dans la douleur du présent." Aussi se voue-t-elle à ce lieu, avec la conviction d’y être intimement liée. "Moi, la Maison et nos souvenirs, nous ferions de grandes choses." Loin des apparences figées, les lieux se sont imprégnés de la solitaire, qui règne désormais en maîtresse dans les couloirs abandonnés la plupart du temps. "Devenir adulte signifiait-il devoir oublier notre ingéniosité d’enfant, et s’émerveiller des pâlots exploits de rejetons qui n’ont rien inventé?" Peu lui importe les jeux des jeunes générations, seule compte la réalité du passé.
Dans ce roman habilement construit, Perrine Tripier s’interroge. Peut-on être heureux à une époque de la vie, au point de vouloir préserver, coûte que coûte, une part d’enfance, celle des étés, "les seuls qui valent la peine d’être vécus"? Isadora en est convaincue, mieux vaut s’adonner à un seul et unique ravissement, loin d’autres installations éphémères. Car "l’enchaînement des chez-soi rend les gens plus inconsistants", eux qui y abandonnent à tour de bras des parts infimes d’eux-mêmes, au risque de connaître la dissolution. Face au temps qui passe, Isadora brandit les ombres d’autrefois.
Angélique TASIAUX
Perrine Tripier, Les guerres précieuses. Gallimard, 2023, 192 p.
