En séjour à Montréal, Myriam Tonus nous raconte sa rencontre avec une dame sur un banc. L'occasion de nous révéler la solitude ordinaire et d'interroger le lien social, ici comme ailleurs.
Si l’on se sent l’âme citadine, flâner à Montréal est un plaisir toujours renouvelé. La nature y a généreusement droit de cité, autant que les bancs sur les larges trottoirs, qui invitent à s’y poser comme on le fait dans un parc. Ce matin-là, une dame vient s’asseoir près de moi, les bras chargés de sacs à l’enseigne d’un magasin-solderie où le prix de départ est d’un seul dollar… On est au Québec, ici il est normal de converser. Dès l’entame, son besoin de "jaser" est évident. Comme je lui demande si elle est du quartier, elle me raconte qu’elle n’habite pas loin, dans un appartement avec sa vieille maman qui n’a plus toute sa tête. Je me dis que le logement ne doit pas être de première jeunesse ni dans un état exceptionnel vu le prix du loyer, dérisoire au regard de sa grandeur et de la cherté de l’habitat à Montréal. De fait, les locataires quittent le bâtiment les uns après les autres, mais on n’a pas pu les contraindre à s’en aller, elle et sa mère, puisque la loi interdit d’expulser des personnes de plus de 70 ans.
Une oreille amicale
Puis elle enchaîne: elle est allée faire ses courses et en a profité pour s’acheter quelques babioles: "C’est mon anniversaire dans deux jours et si je ne me fais pas moi-même des cadeaux, personne ne m’en fera! Alors, vous voyez, je m’achète deux ou trois choses qui me font plaisir; je vais les emballer et mettre dessus une carte De moi, pour moi." Et elle me cite alors ce qu’elle s’est offert les années précédentes: un jeu, une pince pour cheveux, un cadre… et les packs de bière qui agrémenteront la fête. Elle n’utilise pas le mot "fête", et je me rends compte que spontanément, je place son histoire dans un cadre convenu, celui d’un événement d’anniversaire tel qu’on se le représente. Un cadre qui n’est pas le sien.
Que dit-elle, en effet, cette femme qui montre à une inconnue tout un pan de sa vie marquée, cela paraît évident, par la précarité? Qui n’attend même pas de réponse ni surtout de commentaire, juste une oreille et une présence amicales? Elle raconte encore les douleurs chroniques dans les jambes, les médicaments qui ne soulagent pas et le truc paradoxal qu’elle a fini par trouver elle-même: marcher vite, sans s’arrêter! Puis, comme si cette pause sur un banc risquait de casser le rythme, elle se lève, me souhaite bonne journée et s’en va, trottant avec ses sacs. Je reste encore un moment, habitée par des questions et le récit d’une femme que je ne reverrai probablement jamais, dont j‘ignore jusqu’au nom et qui, pourtant, m’a forcée, sans même le savoir, à me déplacer.
La solitude ne connaît aucune frontière
La solitude ne connaît décidément aucune frontière. Qu’elle touche de nombreuses personnes chez nous, difficile de l’ignorer. On ne peut hélas pas dire que le sens de la communauté est la marque de fabrique de la culture européenne. Ce n’est même pas toujours une question de précarité: combien de personnes âgées se sentent isolées au sein même d’une maison de repos pourtant confortable?... Mais je ne pouvais imaginer cela dans la Belle Province, ce Québec où précisément la solidarité et le bien vivre en commun - probablement favorisés par les rudes conditions climatiques – sont des valeurs premières, qui se manifestent concrètement dans la vie quotidienne, où l’on apprend aux enfants depuis leur plus jeune âge qu’ils sont les citoyens d’une communauté où chacune et chacun, quel qu’il ou elle soit, a sa place. Les camions d’aide aux sans-abri ou aux jeunes de la rue sillonnent les artères de la ville. Les abribus, ignorant les publicités, invitent à la solidarité avec telle ou telle association qui se préoccupe de la santé mentale des ados ou lutte contre le fléau de la drogue. On ne compte plus les fondations, associations de bénévoles et initiatives publiques en faveur de celles et ceux qui ne participent pas à la prospérité commune. Et jamais ici un jeune ne m’a proposé spontanément de m’aider à porter mes sacs un peu lourds jusqu’à mon domicile! Hormis les citoyens des Nations Premières, tous les Canadiens sont des émigrés: cela aide sans doute à tempérer les replis communautaires et à donner envie de saluer ses voisins… Et pourtant dans cette ville, l’une des plus sûres au monde, dynamique, inclusive, une femme s’offre son cadeau d’anniversaire – De moi pour moi.
Créer des lieux de papote et de parole
Combien sont-ils, là-bas et chez nous, à vivre aux marges sociales, pas vraiment pauvres et pourtant démunis? Combien sont-elles ils à ne pouvoir parler à personne, au point qu’une inconnue assise sur un banc devient l’interlocutrice évidente? Il paraît que la fermeture des cafés de quartier contribue chez nous à effilocher le lien social. Cela paraît vraisemblable. L’architecture de nos villes, souvent ancienne, permet difficilement de placer des bancs à intervalles réguliers sur les trottoirs étroits - mais c’est aussi une question de choix. Créer des lieux de papote et de parole, franchement, ça ne ruinerait pas les finances!
Myriam TONUS
Théologienne et membre de l’Eglise Protestante Unie de Belgique,
chroniqueuse et autrice
