Avant de quitter Juba, le pape François n'a pas dérogé à la règle de la conférence de presse dans l'avion, à laquelle il avait également invité ses deux accompagnateurs, l'archevêque de Canterbury, Justin Welby, et le modérateur de l'Assemblée Générale de l'Eglise d'Ecosse, le Rev. Iain Greenshields. Ils ont partagé leurs impressions sur leur séjour au Congo et au Soudan. Le pape François a notamment condamné la criminalisation des personnes homosexuelles, qu'il a qualifiée de péché.

François avait donc souhaité "partagé le vedette" de cette traditionnelle conférence de presse avec ses deux frères, l'archevêque de Canterbury, Justin Welby "qui est depuis des années sur le chemin de la réconciliation au Soudan du Sud", explique le pape François - et le Révérend Iain Greenshields, modérateur de l'Assemblée Générale de l'Eglise d'Ecosse.
Depuis 2016, le Vatican suit de près la situation au Soudan
L'archevêque de Canterbury explique être venu au Soudan du Sud avec son épouse en 2014 dans le cadre d'une tournée dans la Communion Anglicane. Aux journalistes, il raconte sa visite de la ville de Bor déchirée par la guerre civile depuis cinq semaines, le prélat se souvient avoir aperçu les premiers cadavres sur le bord de la piste d'atterrissage, le conflit avait causé la mort de 5000 locaux dont 3000 qui n'avaient pas encore été enterrés. L'archevêque s'était également rendu à la cathédrale où tous les prêtres anglicans avaient été massacrés, et leurs épouses violées puis assassinées à leur tour. Après ce voyage, Welby et son épouse ont ressenti un appel profond à soutenir le peuple sud-soudanais.
En collaboration avec le Vatican, depuis 2016, une équipe se rendait sur place chaque mois pour évaluer la situation au Soudan du Sud, travail qui a pu débouché sur la rencontre début 2019 entre les dirigeants soudanais au Vatican. Selon Justin Welby, le moment clé de cette rencontre fut "ce geste inoubliable" du pape François de s'être agenouillé et d'avoir embrassé les pieds des dirigeants sud-soudanais, si les échanges furent difficiles et intenses, un engagement à renouveler l'accord de paix fut conclu.
Le covid a malheureusement marqué une perte de vitesse dans cet élan du processus de paix, regrette l'archevêque de Canterbury, mais il quitte le Soudan avec un grand sentiment d'encouragement ; si ce voyage œcuménique n'a pas permis d'avancées concrètes au niveau politique, "c'est un coeur qui a parlé à un coeur", estime le prélat. "Nous avons demandé la fin de la corruption et de la contrebande des armes", explique Welby. "Nous, le Vatican, Lambeth et les dirigeants soudanais, devons poursuivre ce travail de réconciliation, nous avons deux ans avant l'élection de 2024".
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Quand au Rev. Greenshields, il n'avait jamais mis les pieds au Soudan, mais bien son prédécesseur, lui aussi alarmé par la situation tragique dans cette région, "les actes sont plus forts que les mots", a-t-il notamment déclaré, "nous avons rencontré les dirigeants et leur avons demandé d'entamer urgemment le processus de paix."
"L'Afrique n'est pas une terre à exploiter"
"J'ai vu au Congo une grande volonté d'aller de l'avant , une grande culture" explique François aux journalistes.
"J'ai discuté par visioconférence avec des étudiants africains d'une intelligence supérieure, c'est l'une de vos richesses et vous devez leur faire de la place " poursuit-il.
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"Il y a cette idée que l'Afrique doit être exploitée, pour ses richesses minières notamment, l'Afrique a sa propre dignité" a martelé le pape François, frappé et attristé par la situation à l'Est du Congo. Il a d'ailleurs rencontré des victimes, blessées, amputées, "tant de douleurs pour prendre des richesses, ca ne va pas", a-t-il déploré. "Le Congo a tant de possibilités".
"Le Congo n'est pas le terrain de jeu des grandes puissances", a renchéri l'archevêque de Canturbery. Après avoir obtenu son indépendance politique, le Congo doit aussi retrouver son indépendance économique, a affirmé le prélat. "La transition écologique ne peut se faire avec du sang sur les mains, les grandes puissances doivent chercher la paix au Congo et non leur propre prospérité".
De son côté, le Rév. écossais a exprimé que sa priorité était de faire reconnaitre les droits des jeunes femmes, surtout dans les pays en développement, comme primordiaux.
Comment créer plus de sécurité en Afrique, sans les milices privées?
Concernant la sécurité en Afrique, le pape François estime que le cœur du problème, c'est la vente d'armes, qu'il considère comme le plus grand fléau du monde. "Il est vrai que le tribalisme en Afrique n'aide pas" admet le Saint Père, il doit y avoir un dialogue entre les différentes tribus et la vente d'armes entretient les inimitiés entre tribus.
Le noeud du problème sécuritaire africain est donc l'empressement de certains à s'emparer des richesses minières et la guerre soutenue par la vente d'armes et l'exploitation des enfants, analyse le pontife ; le Rev. Greenshields ajoute à cela le problème du taux élevé d'analphabétisme, c'est par la persuasion et en surmontant la division par le dialogue qu'on s'en sortira, assure-t-il.
Pour Welby, la situation sur le continent africain se règlera grâce à l'implication des Nations Unies et d'autres acteurs, telles que les églises qui fournissent des réseaux non corrompus pour acheminer l'aide humanitaire, l'archevêque souligne tout spécialement la contribution des églises pour instaurer la concorde en Afrique.
Une prochaine rencontre avec Poutine et Zelenski?
François pourrait-il rencontrer prochainement les présidents russe et ukrainien? Et réitérer son geste fort de réconciliation entre les dirigeants soudanais? lui demande un journaliste de NBC. "Je suis disponible pour rencontrer les deux présidents, si je ne suis pas allé à Kiev, c'est parce qu'il n'était pas possible d'aller à Moscou".
Dès le deuxième jour de la guerre, François se rend à l'ambassade russe pour exprimer son désir de rencontrer Poutine à Moscou, si une petite fenêtre de négociation est possible. Mais le ministre Lavrov avait poliment repoussé cette offre.
"Le geste de 2019 n'a pas été pensé, et ce qui n'a pas été pensé ne peut pas être reproduit, [...] j'étais l'instrument d'une pulsion intérieure", explique le pape qui veut aussi rappeler que d'autres pays sont enlisés dans la guerre depuis de nombreuses années : Syrie, Yémen, Birmanie. Aussi on ne compte plus les foyers de guerre en Amérique latine, "il y a des guerres plus importantes à cause du bruit qu'elles font, [...] le monde entier est en guerre et en autodestruction, [...] il faut garder la tête froide" pour éviter l'escalade de la violence, car ces conflits laissent aux femmes seules le devoir de (re)construire le pays grâce à leur force. "La femme est faite pour de plus grandes choses que les publicités pour le maquillage".
Welby ajoute que la guerre est entre les mains de Poutine, et que, de manière générale, la guerre s'achève si on implique les femmes et les jeunes.
Condamner les homosexuels est un péché
Au journaliste de Radio France qui posait une question sur la criminalisation de l'homosexualité et leur rejet par la communauté dans certains pays africains, François répond : "condamner une telle personne est un péché". Il rappelle ses deux précédentes interventions, "si une personne de tendance homosexuelle est croyante, cherche Dieu, qui suis-je pour la juger?" ( à son retour du Brésil) ; "les enfants ayant cette orientation ont le droit de rester à la maison" (à son retour d'Irlande).
Plus récemment encore, dans l'interview accordée à l'Associated Press, François déclarait que la criminalisation de l'homosexualité est une question qu'il ne faut pas accepter. Une dizaine de pays condamne aujourd'hui encore à la peine de mort les personnes à tendance homosexuelle, "ce n'est pas juste" affirme François. "Les personnes de tendance homosexuelle sont des enfants de Dieu, Dieu les aime, Dieu les accompagne".
Partageant son expérience, l'archevêque Canterbury explique que l'Eglise d'Angleterre a adopté deux résolutions contre la criminalisation de l'homosexualité, mais cela n'a malheureusement pas fait évoluer certaines mentalités, regrette Welby, or ce sera le principal sujet de discussion du prochain synode général, annonce-t-il.
Pour clôturer le sujet, le Rev. Greenshields dit : "dans ma lecture des quatre évangiles, nul part je ne vois Jésus chasser quelqu'un, je ne trouve que Jésus exprimant son amour envers tous les êtres humains, et en tant que chrétiens, c'est cette attitude que nous devrions adopter, en toute circonstance."
La mort de Benoit XVI instrumentalisée selon François
Qu'en est-il des tensions internes de l'Eglise depuis la mort de Benoit XVI, s'enquiert un journaliste de l'ORF TV.
"J'ai pu parler de tout avec le pape Benoit, il n'y a eu aucun problème." Selon le pape François, Benoit XVI n'aurait nourri aucune amertume par rapport à ses décisions dont il était souvent informé. "Je crois que la mort de Benoit XVI a été instrumentalisée par des personnes qui veulent apporter de l'eau à leur propre moulin" dénonce le Saint Père. "Ce n'était pas une personne aigrie", ajoute-t-il encore au sujet de son précédesseur.
L'Inde en 2024 mais d'abord Marseille le 23 septembre
Quelles seront les futures destinations du pape?
François exprime son désir de se rendre en Inde en 2024, mais d'abord "je vais à Marseille le 23 septembre et de là je m'envolerai pour la Mongolie, mais il n'y a rien de définitif", prévient-il. Il souhaite donner la priorité aux petits pays européens pour découvrir l'Europe cachée.
Interrogé sur sa santé, le pape répond avec humour : "La mauvaise herbe ne meurt jamais". Plus sérieusement, "ce genoux est agaçant mais cela va mieux, nous verrons comment cela évolue encore".
Sophie DELHALLE

