Les animaux vont-ils au paradis? Comment limiter la souffrance animale? Doit-on tous devenir végans pour protéger la vie animale? Des questions qui agitent nombre de nos contemporains. Qu'en dit la Bible?

Il n’est pas l’ami des bêtes - "je n’ai pas d’animaux chez moi et je n’en veux pas" - et pourtant, Didier Luciani (UCLouvain) a étudié la question des rapports hommes-animaux dans la Bible. Une question très actuelle qui fait échos aux défis environnementaux, à la perte de biodiversité, à notre vision anthropocentrique de la Création. « Si la Bible ne donne pas de recettes toutes faites, elle nous donne à penser sur les défis actuels » affirme le bibliste.
Domination pacifique de l'homme sur l'animal
D’un point de vue sociétal, beaucoup de nos contemporains ont fait de la question du bien-être animal leur cheval de bataille, sans mauvais jeu de mots. D’un point de vue spirituel, beaucoup se pose la question du salut du animaux. Nos compagnons vont-ils au paradis ? On peut sourire, mais on peut aussi essayer de comprendre et voir comment la Bible peut nous éclairer, ou pas.
A la lecture des premiers récits bibliques, force est de constater que les rapports originels entre l’homme et les autres créatures sont d’ordre pacifique. « Le régime alimentaire est le même pour les hommes et les animaux : végétarien ». L’homme reçoit toutefois la mission de dominer la Terre, cette domination s’exerce sans concurrence, « l’homme n’a pas besoin de manger l’animal pour le dominer » précise le professeur Luciani. La Bible nous dit donc que ce type de rapport non violent est possible.
La violence apparait après le déluge
« C’est plus tard que les choses se dégradent » explique Didier Luciani. Les rapports violents s’instaurent au déluge « puisque Dieu fait une concession en autorisant l’homme à manger les animaux, comme exutoire à la violence ». Nous y reviendrons.
Néanmoins, « même quand les personnages bibliques mangent des animaux, ils le font avec respect parce qu’ils entretiennent des rapports étroits avec l’animal vivant » souligne le bibliste. A l’extrême opposé de ce que nous vivons comme relation aujourd’hui avec le monde vivant, nous pouvons même dire que nous vivons une absence de relation avec ce que nous consommons! Manger de la viande pour l’homme contemporain se résume souvent à « acheter de la viande en barquette et des poissons carrés » s’exclame Didier Luciani. « Notre mode de consommation est en fait bien plus violent que celui de la Bible ».
« Notre mode de consommation est en fait bien plus violent que celui de la Bible ».
Doit-on mettre l'homme et l'animal sur un pied d’égalité ?
Concernant les sacrifices bibliques, « ils peuvent paraitre relever d’une horreur incommensurable pour celui qui érige l’animal sur le même pied que l’homme ». C’est le cas des végans et autres anti-spécistes pour qui l’homme est un animal comme un autre. « Une pensée ni très raisonnable, ni très logique », dénonce Luciani. Il reproche également à certains idéologues de considérer les sacrifices rituels comme la prémisse de l’abattage industriel. Ineptie !
Le bibliste rappelle que les écritures établissent une hiérarchie, Dieu donne une mission à l’homme, pas aux animaux. « L’animal est au service de l’homme. Ce qui n'empêche pas le petit agriculteur de soigner ses bêtes, de leur donner un nom et d’avoir un pincement au cœur à l’heure de les mener à la mort ».
Didier Luciani ajoute encore que, hormis quelques exceptions, le mouvement végan est le fait d’une société occidentale où richesse et confort permettent à certains de faire ce choix. Pourtant, il y aurait très probablement des choses à redire sur les méthodes de production de ces produits (au coût parfois exorbitant) et leur impact écologique. « Nous sommes d’accord qu’il faut remettre en cause les modes d’abattage industriel » nuance toutefois Luciani.

La souffrance animale est déjà une préoccupation biblique
La question des sacrifices et de l’abattage rituel est étroitement liée à une autre, celle de la souffrance animale, qui s’invite régulièrement dans les discussions.
Pour Luciani, le débat est souvent biaisé par la focalisation de l’attention sur la mise à mort, acte décrié comme barbare et donc source de polémique récurrente, notamment à chaque fête de l’Aïd. « La mise à mort est toujours brutale, mais c’est une erreur de réduire le sacrifice, qu’il faudrait plutôt nommé offrande, à cet acte unique alors qu’il fait partie d’un processus plus complexe. Il est toujours dangereux quand une personne extérieure juge une pratique sur un seul élément isolé » met en garde le bibliste.
La question de la souffrance animale apparait dans la Bible par le biais des lois juives. Des lois de protection animale qui prouvent la prise de conscience - déjà aux temps anciens - que l’animal peut souffrir. Une loi interdit par exemple de prendre ou de sacrifier les petits et la mère le même jour. Cette juridiction vétérotestamentaire n’est en rien contradictoire avec la pratique du sacrifice.
Dans le Livre des Nombres (ch 22, 27-30), Dieu donne la parole à l’ânesse de Baalam, rouée de coups par son maître : « Que t’ai-je fait pour que tu me frappes par trois fois ? » […] « Ne suis-je pas ton ânesse, celle que depuis toujours tu ne cesses de monter ? Ai-je l’habitude d’agir ainsi à ton égard ? » Et lui [Balaam] répondit : « Non ! »
« La mort du Christ rend le sacrifice inutile »
Dieu ne demande pas de sacrifice animal
Pour en revenir à la pratique sacrificielle, le premier sacrifice est réalisé par Noé, au sortir de l’Arche, de manière spontanée. Dieu ne demande pas de sacrifices mais voyant que l’homme est toujours habité par la violence, il lui concède le droit de tuer des animaux. Ezéchiel et les autres prophètes l’affirment d’ailleurs clairement, ou comme cela est mentionné dans la Lettre aux Hébreux (10,4) : Dieu n’a pas besoin du « sang des taureaux ».
Didier Luciani préfère donc le vocable d’offrande pour désigner le sacrifice, et « rendre un culte, à une divinité, c’est lui offrir ce que l’on a de meilleur ».
Dans le christianisme, le sacrifice disparait si l’on occulte la dimension sacrificielle de la mort du Christ. La notion de sacrifice est en quelle sorte commuée dans le don total de sa vie pour le salut des hommes. La mort du Christ rend le sacrifice inutile. Mais cela est aussi valable pour les Juifs car la destruction du Temple met fin à la pratique du sacrifice rituel. « L'eucharistie est en soi un sacrifice végétal, le sacrifice n’est pas que sanglant, carné » explique encore Didier Luciani.
Les animaux vont-ils au paradis ?
Revenons à présent à la question du salut des animaux. La Bible dit assez peu de choses en réalité. Les hommes se soucient plus du sort de leur animal de compagnie que des insectes ou autres bestioles avec lesquelles ils n’entretiennent pas de lien affectif. Le passage souvent repris dans l’argumentaire est le Psaume 35, verset 7 : « Tu sauves, Seigneur, l'homme et les bêtes ».

Ici le verbe "sauver" est fort, c’est le même terme que celui utilisé pour le salut d’Israël. Le texte est précis en évoquant les bêtes dans le sens de "bétail", et non les animaux dans leur ensemble. Ce sont donc les animaux de la ferme, proches de l’homme qui sont visés par le salut.
La lettre aux Romains (ch 8, 19-21) nous ouvre à la perception d’un salut à dimension cosmique. En effet, que ferait l’homme dans un paradis dépeuplé ? « Je crois que la relation est centrale, notre corps nous met en relation avec, l’homme ne sera pas sauvé isolé des relations fortes qu’il aura construites tout au long de sa vie, c’est en tout cas ma conviction. »
Sophie DELHALLE
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