
La scène est quand même étonnante. Imaginez un vieillard argentin, résidant à Rome, se rendre au Canada, mettre des plumes sur la tête, et demander pardon à des Indiens pour des crimes qu’il n’a pas commis. Cette scène a pourtant bien eu lieu, il y a quelques semaines à peine.
Etonnante? Controversée aussi. Car, s’il est délicat de critiquer un vieil homme qui courbe l’échine, quelques-uns s’y sont tout de même risqués. Certains ont dit que l’Eglise allait trop loin, que le rappel de ses fautes risquait de provoquer l’oubli de ses mérites, que les autres acteurs de la société civile n’en faisaient pas autant. D’autres, au contraire, ont regretté que ces excuses arrivent si tard et qu’elles ne soient accompagnées de gestes plus vigoureux. Enfin, il y a aussi ceux qui ont dénoncé la mode des excuses publiques, en rappelant la bonne dose de stratégie politique, voire d’arrière-pensées égotiques.
En réalité, l’Eglise a un rapport un peu particulier au pardon. Jésus le place au cœur de son message. "Pardonne-nous nos offenses", nous invite-t-il à prier. "Jusqu’à septante fois sept fois", ira-t-il jusqu’à dire. A sa suite, les représentants de l’Eglise ne cesseront d’inviter les fidèles à reconnaître leurs fautes. Au Moyen Age, la spécialité est telle que l’on se met à élaborer des manuels de confesseurs. Puis à vendre des indulgences.
Mais l’Eglise elle-même, si elle ne manque guère de commettre des fautes, demeure peu encline à les reconnaître. Et moins encore à formuler des demandes de pardon. Pour que cela change, il faudra pratiquement attendre le concile Vatican II! A l’aube de la deuxième session, Paul VI "demande pardon à Dieu (…) et aux frères séparés" d’Orient pour les offenses commises par l’Eglise. Dans la foulée, l’évêque de Rome demandera régulièrement pardon, notamment pour les divisions entre chrétiens – et autres croyants. Et, bien plus tard, pour les abus…
Le pardon public serait-il aujourd’hui devenu une mode? Probablement. Et sans doute peut-on se réjouir que l’Eglise accepte de prendre, sur cette question, la part qui lui revient. Jamais pourtant les chrétiens ne devront oublier que le pardon est moins une mode, ou même une obligation morale, qu’un don. Une grâce! Et que la gloire de Dieu, ce n’est pas seulement l’homme debout. C’est aussi l’homme à genoux. Et l’homme relevé.
Vincent DELCORPS
