Communication et politique: l’Eglise trop réservée?


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Communication et politique: l’Eglise trop réservée?
Par Nancy Goethals
Publié le - Modifié le
8 min

A l'aube du mois de mai et à quelques semaines des élections, les évêques belges et européens se sont adressés aux électeurs. En Belgique, il s'agissait presque d'une première tant la communication de l'Eglise sur le plan politique s'était faite plutôt rare ces dernières années.

Vu le caractère exceptionnel de cet événement, le journal Dimanche de cette semaine (voir article "Les évêques s'expriment", Dimanche n°19) a demandé à Jean Faniel, directeur du CRISP, et Caroline Sässeger, chercheuse au CRISP spécialiste des cultes et religions, d'en analyser le contenu. Voici donc la suite de l'interview.

Les protestants plus communicatifs

"Globalement, relève Jean Faniel, l’Eglise de Belgique s’est faite assez discrète. Il est vrai qu'elle sort d’une crise assez importante – une direction contestée sous Mgr Léonard et les scandales dans le dossier relatif à la pédophilie -; elle a donc fait profil bas." Les deux chercheurs s'avouent d'ailleurs un peu surpris que le CRISP n'ait eu connaissance de ces deux lettres qu'à la suite de notre demande d'interview. "En termes de diffusion de l’information, il y a encore du travail à faire!", dit le directeur de l'organisme d'analyse; Et Jean Faniel se demande donc si leur contenu va avoir un écho dans les paroisses. En effet, selon lui, l'Eglise semble tellement frileuse à rentrer dans le débat politique. Il y a là sans doute aussi une raison historique liée à la période où elle était omniprésente dans la société.

Cette frilosité serait propre à l’Eglise catholique, relève Caroline Sässeger. "Les Eglises protestantes parlent très volontiers de politique et organisent des réunions pour discuter d’enjeux véritablement politiques. Elles le font avec beaucoup d’autonomie, certaines peuvent s‘occuper de cela activement et d’autres pas du tout." Soulignant que la laïcité est plus importante en Belgique et en France, la chercheuse note que la relation est moins conflictuelle entre l’Eglise et l’Etat outre-Rhin. Le monde protestant est donc beaucoup plus ouvert à ses yeux. Le mémorandum de la Conférence des Eglises Chrétiennes (CEC) va beaucoup plus loin que la lettre très générale des évêques de l'Euregio. La CEC propose même des vidéos qui aident le citoyen chrétien à opérer son choix. Les protestants ne craignent donc pas d'entrer dans le débat politique.

Des conseils plutôt que des consignes

Certains laïcs vivent sur un ancien clivage et sont systématiquement méfiants face à des prises de position publiques de l’Eglise. Les (rares) interventions de l'Eglise sur les grandes orientations politiques revêtent donc une certaine prudence. Il faut dire que, au sein même de l'Eglise, la variété des opinions l'oblige à composer. D'ailleurs, la montée en force du discernement individuel fait que les gens n'accepteraient plus des conseils trop appuyés. Ceci dit, les deux chercheurs trouvent que c’est normal: les Eglises sont des autorités spirituelles et, dans ce cadre, elles donnent des consignes très larges – plutôt des conseils : "allez voter, ne votez pas pour l’extrême droite, choisissez la démocratie et la construction européenne."

Pourtant, relève Jean Faniel, en période électorale, de nombreuses organisations - dont le Centre d’Action Laïque (CAL) - déposent un mémorandum (voir note bas de page) adressé aux candidats, aux présidents de parti, au futur informateur et formateur… "Ici, La lettre des évêques n’en est pas un! C’est davantage un appel à aller voter de manière responsable." Le directeur du CRISP note que le monde syndical se positionne comme l'Eglise et affiche aussi une certaine prudence. "Aujourd’hui, les gens ne voient plus ces organisations comme des figures de proue de toute une mouvance. Les syndicats et l'Eglise ne sont plus considérés comme des « piliers » qui doivent guider et dont on attend même des consignes de vote."

Rappel des valeurs

Par contre, les syndicats et l’Eglise insistent davantage sur les valeurs (syndicales, chrétiennes) qui sont en contradiction avec les partis d’extrême-droite. "Si les gens sont réceptifs à ce genre de discours, à ce genre de clignotants qu’on essaie d’allumer ('faites attention à ceci et à cela') et qu’ils analysent un peu les choses, cela devient presque une consigne de vote pour ne pas donner sa voix à l'extrême-droite."

Ainsi, tout est dit de façon extrêmement prudente et l'électeur catholique a toute liberté de voter pour une large palette de partis politiques. Pas d’injonctions donc; seulement un appel de l'Euregio aux "croyants et à toutes les personnes de bonne volonté à aller voter et à s’impliquer dans la construction de l’union européenne."

Un réveil politique attendu

A noter que pour les élections européennes, depuis au moins trois scrutins, les évêques appellent les euro-citoyens à participer au débat et à voter. Les évêques belges, eux, ne s'étaient pas exprimés depuis des années sur ces sujets.

"En soi, dit Caroline Sässeger, il n’est pas surprenant que des évêques fassent un appel à l’occasion des élections. Nous, les Belges, sommes peut-être étonnés car le vote est obligatoire et que nous sommes à proximité de la France, républicaine et laïque. Donc, on se méfie de toute forme de participation des évêques et autorités religieuses au débat public. On est prompt à y voir une ingérence, alors que fondamentalement ils ont le droit - comme tout autre groupe de citoyens- de faire valoir leur opinion ou de tenter d’influencer l’opinion publique."

Par contre, elle s'avoue davantage surprise par la structuration des thèmes abordés par les évêques de l'Euregio (zone regroupant des diocèses de l'Ouest de l'Europe).

Nouvelles orientations?

En effet, "cette lettre [des évêques de l'Euregio] n'a pas le ton des communications habituelles qui mettent plus l’accent sur la solidarité, sur l’Europe sociale et sur les valeurs sociales du christianisme." En préambule, les évêques font "presque un plaidoyer en faveur de l’influence de la religion, du christianisme dans l’histoire européenne, en passant sous silence des aspects plus négatifs." Cela étonne particulièrement Caroline Sässeger qui ne retrouve pas cette orientation dans les déclarations précédentes des évêques. "On y parle des apports des valeurs religieuses, puis des problèmes politiques amenés par les Etats et de la catastrophe de l’extermination du peuple juif; mais comme si celle-ci était strictement de la responsabilité des autorités civiles."

Sur le plan des priorités et des engagements, le CRISP relève quelques différences entre la communication des évêques catholiques de l'Euregio et celles les églises chrétiennes. Ces dernières manifestent un réel engagement en faveur des migrants. En effet, elles ont lancé une commission des Eglises auprès des migrants en Europe. D'autre part, leurs démarches en rapport avec les élections européennes veulent inciter les Européens à réserver un accueil favorable aux migrants; tandis que les évêques de l'Euregio ne font qu'une allusion à cette thématique. En effet, même si la solidarité – sociale et diplomatique - est rapidement abordée dans la lettre, la question migratoire n'apparaît qu'en cinquième position.

Les deux chercheurs constatent aussi que la thématique de l'environnement n'est pas mise en exergue: elle n'apparaît qu'en quatrième position dans les défis relevés. Pourtant c'est bien devenu une préoccupation majeure du pape François depuis sa publication de l'encyclique 'Laudato Si'.

Prises de position (trop) discrète!

Pour le CRISP, ce n’est pas étonnant que l’Eglise belge se place dans le sillon des positions du pape dans le débat sur l’accueil des migrants. Les deux chercheurs soulignent le fait que les évêques prennent position sur l'accueil des migrants – à l'inverse des principaux partis démocratiques qui ont plutôt passé ce thème sous silence. Ils font ainsi écho à d'autres figures qui ont pris fait et cause pour les migrants, en particulier Angela Merckel et le pape François.

Concernant les autres thématiques, le respect de toutes les formes de vie est un thème transversal aux deux textes. Mais la formulation reste allusive (il n'y a pas de référence directe à l'IVG ou à l'euthanasie). "De cette façon, les chrétiens soucieux de ces thèmes s'y retrouvent. Mais je ne pense pas que ce soit formulé de telle sorte que ce soit vraiment un incitant à voter uniquement pour les formations politiques qui s’opposeraient au droit à l’IVG ou à l’euthanasie" remarque la spécialiste des cultes. Elle souligne par ailleurs le contraste avec l'Eglise polonaise qui soutient la politique du gouvernement en matière de promotion de la famille traditionnelle contre les droits des personnes LGBT (Lesbiennes, Gays, Bi- et Transsexuelles). Ce qui rappelle toute la pluralité de l’Eglise, tant au niveau belge qu'européen. Ainsi donc, les thématiques et les positionnements idéologiques peuvent varier d'un pays à l'autre.

Diversité et liberté des électeurs

Par ailleurs, l'électorat est, lui aussi, très diversifié. Certains ne font confiance qu’à eux-mêmes, beaucoup d’autres sont désireux de se faire conseiller ou se laissent influencer. En outre, il y a une suspicion à l’égard du monde politique et des institutions. Dès lors, nombreux sont les indécis, qui ne savent comment voter et qui vont demander à être aidés. C'est pourquoi l'appel des évêques au discernement est important. Face aux discours en tout genre, les électeurs doivent faire preuve d'esprit critique et garder en ligne de mire leurs valeurs pour que leur choix – le 26 mai – soit juste. D'autant plus qu'une fois les bureaux de vote fermés, ceux qui seront élus vont siéger et décider pendant plusieurs années. Il en va donc de la responsabilité de chaque électeur de voter en âme et conscience.

Ainsi donc, outre les lettres des évêques (accessibles sur ce site) qui nous invitent à réfléchir, l'édition n°19 de Dimanche propose des outils pour "voter informés". Cela vaut la peine d'y consacrer quelques heures.Et d'échanger en famille ou avec des amis pour car la réflexion plurielle permet d'affiner ses choix.

En conclusion, la politique fait partie de nos vies de citoyens. Il n'y a pas de raisons de se priver des avis et du regard des autres tout en préservant sa liberté de choisir.

Nancy Goethals

Un mémorandum est, à l'origine, une note diplomatique adressée par un gouvernement à d'autres, pour exposer l'état d'une question et justifier certaines mesures. Le sens donné à ce mot par nos interlocuteurs dans cet article réfère à l'utilisation qu'en font actuellement les organisations. Celles-ci présentent aux politiques un rappel de la situation, un projet et des propositions concrètes. Dès lors, la lettre des évêques n'est pas à considérer comme un mémorandum.

NB : l'Euregio ecclésiastique regroupe l'archidiocèse de Luxembourg, les diocèses d'Aachen, Trier, Liège, Metz, Nancy, Namur, Troyes et Verdun.

A lire aussi sur le site de Cathobel:

Communication officielle des évêques de Belgique au seuil des élections

Lettre pastorale des évêques de l'Euregio à propos des élections européennes

Et, dans Dimanche n°19, "L'Eglise peut-elle vous aider à voter?"

Catégorie : Eglise Belgique

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