"Ret
irez-vous des activités utilisant les énergies fossiles!" Cet appel au "désinvestissement" commence à percoler dans les Eglises. Il est motivé tant par le souci de cohérence et d’éthique, que par l’inquiétude face à l’éventualité d’une bulle financière. Un effet "François"?
La nouvelle est restée discrète et n’a fait l’objet, semble-t-il, d’aucune couverture des grands médias européens. Elle pourrait bien marquer, pourtant,
un tournant dans la lutte contre le réchauffement climatique qui s’est engagée fin du siècle dernier et qui s’illustre, ces jours-ci encore, lors de la COP 22 à Marrakech ("Conférence des Parties"). Elle marque, en tout cas, un tournant plus que symbolique dans l’engagement de l’Eglise - voire des Eglises - en faveur d’un monde plus équilibré, plus écologique, plus prévenant envers la planète laissée en héritage aux générations suivantes. Début octobre, sept organisations catholiques, issues de quatre continents différents, ont annoncé leur décision conjointe
de retirer leurs avoirs des énergies fossiles, contributrices de l’effet de serre et des perturbations climatiques de grande ampleur. "C’est la première fois qu’autant d’organisations catholiques ont franchi le pas simultanément", s’est enthousiasmé le Mouvement catholique mondial pour le climat. Ce dernier relayait ainsi les propos du père Peter Bisson, représentant des Jésuites du Canada, selon lequel "le changement climatique affecte déjà les communautés pauvres et marginalisées de par le monde, via les sécheresses, la montée du niveau de la mer, la famine et les événements climatiques extrêmes". Et d’ajouter, s’il n’avait pas été assez clair: "il nous fallait prendre position".
Les étudiants à la manœuvre
De quoi s’agit-il? En quoi consiste ce mouvement de "désinvestissement" dans lequel le monde catholique semble vouloir s’engager? L’impulsion initiale, qui s’est très rapidement transformée en un "mouvement social engagé", est née sur un campus de Pennsylvanie il y a cinq à six ans. Les étudiants y ont demandé à leurs autorités de se retirer de différentes formes de placement et d’investissement dans les sociétés spécialisées dans l’exploitation de pétrole, de gaz et de charbon. La base de leur raisonnement, validée par divers organismes indépendants (dont le fameux GIEC, Groupe d’’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), est assez simple: si on veut maintenir l’augmentation de température moyenne du globe "nettement sous la barre des deux degrés" (ainsi qu’on l’a décidé à la COP 21 Paris, en décembre 2015), il faut laisser l’essentiel des réserves connues de ces combustibles dans le sol. Pour être plus précis, il faudrait "tout simplement" ne pas brûler 88% des réserves connues de charbon, 52% des réserves de gaz et 35% de celles de pétrole! Ce qui suppose, bien évidemment, de ne pas les extraire
préalablement...
C’est donc un changement de cap assez radical qui se fait jour dans la stratégie des organisations de défense de l’environnement qui, depuis lors, ont pris le relais des étudiants de Pennsylvanie. En plus de tenter d’arracher des objectifs chiffrés de réduction des émissions de gaz à effet de serre lors de grandes conférences internationales, elles attaquent également le problème à sa racine. Si on décide en effet de laisser les combustibles fossiles là où ils sont, ils ne pollueront évidemment jamais. Aux yeux de ses militants, ce combat va évidemment de pair avec un autre objectif: transférer les montants colossaux ainsi libérés vers les énergies renouvelables: solaire, éolien, biomasse, énergie hydraulique et marémotrice, etc.
Une bulle fossile qui fait peur
Mais l’autre innovation réside dans la dimension économique de cette stratégie. On sait en effet que la valorisation boursière des entreprises - et, singulièrement, des entreprises actives dans le forage et l’exploitation des hydrocarbures - est largement déterminée par le volume déclaré de leurs réserves. Si ces réserves doivent rester dans le sol, cela signifie que la valeur des géants industriels à la manœuvre (Exxon, BP, Shell, etc.) est surévaluée. Il y aurait donc lieu de craindre une "bulle carbone", c’est-à-dire une bulle spéculative qui, du fait que le cours des titres de ces entreprises serait exagéré, risque d’éclater à tout moment. Les tenants du désinvestissement tentent donc de convaincre les investisseurs institutionnels, parmi lesquels les fonds de pension, les banques et les universités: "Retirez vos billes! Il y a une défaillance de marché, susceptible d’entraîner un risque systémique."
Tiré par les cheveux? Pas sûr... Le mouvement pour le désinvestissement a déjà remporté quelques victoires dans le monde anglo-saxon, et jusqu’en Europe. Bon gré mal gré, la Fondation Bill Gates s’est séparée fin 2015 de 187 millions de dollars de titres dans British Petroleum. Le Rockefeller Brothers Fund (une fondation philanthropique américaine), mais aussi l’Eglise de Suède et le groupe de presse britannique The Guardian ont peu ou prou désinvesti également. A ce stade, le coup d’éclat le plus marquant, en Europe, a été la décision du gouvernement norvégien de se retirer partiellement du fonds souverain en soustrayant ses investissements de 52 entreprises actives dans l’extraction du... charbon. Mais pas (encore?) du pétrole...
Laudato Si’: pas que des mots!
Dans Laudato Si’, le pape avait tenu un message fort sur l’engagement de l’Eglise pour un monde meilleur sur le plan environnemental et écologique. L’exhortation, manifestement, n’est pas restée à l’état de paroles. Même s’il ne s’agit pas de "désinvestissement" au sens évoqué ci-dessus, trois mille églises britanniques se sont montrées désireuses, en octobre dernier, de se fournir en énergies renouvelables. En marge de la COP 22 à Marrakech, 600 mosquées ont annoncé vouloir faire de même, rejointes dans cette dynamique par l’Eglise anglicane d’Afrique du Sud et par le diocèse brésilien du Saint Esprit à Umuarama (Brésil). Qui sait? Cette contagion pourrait, un jour, animer le Vatican lui-même.
Francis DEMARS
irez-vous des activités utilisant les énergies fossiles!" Cet appel au "désinvestissement" commence à percoler dans les Eglises. Il est motivé tant par le souci de cohérence et d’éthique, que par l’inquiétude face à l’éventualité d’une bulle financière. Un effet "François"?
