La communauté musulmane est très importante à Bruxelles. Et elle continue de progresser. Comment la communauté chrétienne doit-elle envisager cette évolution qui n’est pas sans conséquences, sociologiques et pastorales, et qui fait naître des craintes chez certains ? En dialoguant avec eux, patiemment, pour créer une confiance, ont répondu Felice Dassetto et Emilio Platti, à l’occasion d’une journée d’étude organisée par le vicariat de Bruxelles.
« Deux grandes questions préoccupent le monde actuellement: la dérégulation financière et l’islam ». C’est ainsi que Felice Dassetto a ponctué son intervention lors de la journée d’étude et de réflexion organisée par le vicariat de Bruxelles le 14 mai dernier sur le thème « Chrétiens et musulmans : vivre et croire dans une même ville ».
Tout à fait marginale à Bruxelles jusqu’à la fin des années 50 – il n’existait alors qu’une mosquée albanaise – la communauté musulmane n’a cessé de grandir depuis lors, avec les différentes vagues d’immigration. On dénombre désormais 77 mosquées dans la capitale belge, dont certaines ont « pignon sur rue ». Sur le million d’habitants que compte Bruxelles, un quart est ainsi originaire (directement ou par ascendance) de pays musulmans. Tous n’ont cependant pas une pratique religieuse aussi importante qu’on le croit. Selon le sociologue Felice Dassetto, la moitié de ces 250.000 musulmans de Bruxelles serait croyante et pratiquante. Il n’en reste pas moins vrai que les deuxième et troisième générations aiment s’affirmer comme musulmanes. Mais il s’agit davantage d’une référence culturelle plus que religieuse. Car de ce point de vue, « les musulmans ne sont pas un bloc », indique le professeur émérite.
Division intellectuelle
Invité à apporter également son éclairage à cette journée, le théologien Emilio Platti a confirmé ce fait très important et qui brouille la perception que nous avons de l’islam : la communauté musulmane n’est pas homogène. Et d’indiquer qu’en Egypte, un pays qu’il connaît bien, la guerre des religions a surtout lieu entre musulmans. Ainsi, les salafistes, avec leur interprétation littérale du Coran, considèrent les sunnites, les chiites et les soufistes comme des incroyants.
Autre problème soulevé par le théologien : le fait que l’on associe l’Islam à l’intolérance. « Mais le grand imam d’Egypte, qui est le troisième personnage de ce pays selon le protocole, est formidablement ouvert. Il considère que tous les citoyens égyptiens sont égaux devant la loi, qu’ils soient musulmans, coptes, femmes ou enfants. Il tolère les incroyants, est favorable à la liberté d’expression, à la recherche scientifique, à la liberté de création artistique », rectifie Emilio Platti, en regrettant que personne ne relaie dans la presse les positions de ce sunnite modéré qui reflètent pourtant la sensibilité de beaucoup de musulmans.
Cette division intellectuelle se retrouve d’ailleurs à Bruxelles où l’Exécutif des musulmans de Belgique est en proie à de profondes dissensions. L’absence d’interlocuteur représentant vraiment l’ensemble des musulmans est un vrai problème quand il s’agit de dialoguer. Or ce n’est que par le dialogue que les choses pourront s’améliorer en matière de vivre ensemble.
El kalima
Pour réaliser ce dialogue, il existe plusieurs centres à Bruxelles et en particulier El kalima (« La parole ») qui est venue présenter ses activités lors de cette journée. Créée dans la foulée de Vatican II, cette organisation est une initiative de terrain soutenue par le vicariat de Bruxelles. Lancé pour répondre aux demandes de couples islamo-chrétiens, ce centre s’est étoffé au fil des années, avec une importante bibliothèque et deux autres secteurs pour les questions de l’enseignement et de la santé. Travaillant en réseau (il est l’instigateur de la semaine de rencontres islamo-chrétiennes), ce centre a pour objectif de stimuler le « vivre ensemble » et d’approfondir les relations et le dialogue en améliorant les connaissances mutuelles des deux cultures et de leur religion. L’outil privilégié pour cela : des ateliers ou mieux encore, des petits groupes de rencontre. C’est comme cela que se construit la confiance.
Pour le professeur Dassetto, qui a tenu à souligner le rôle majeur d’El Kalima notamment en raison de son expérience sur une longue durée, cette confiance ne peut se construire qu’en fréquentant les musulmans, en allant à leurs conférences, en ayant davantage de connaissances sur leur doctrine et sur la réalité du terrain. « C’est un travail de patience et de ce côté-là, l’associatif est plus efficace car il a du temps alors que le politique a généralement des visées à court-terme.
Dans ce cadre-là, le professeur émérite est persuadé que les communautés chrétiennes ont un rôle à jouer. « Les chrétiens peuvent comprendre les positions, même radicales, des musulmans. C’est par eux que le dialogue peut se faire ».
Avis bien sûr partagé par Emilio Platti qui parle de dialogue constant et de respect pour l'interprétation soufiste de l'Islam, et ajoute qu'il ne "faut pas non plus trop remplir la citoyenneté par notre culture".
Pour autant, « Si les chrétiens d’orient ont raison de s’inquiéter de leur sort, la crainte de l’islam est en revanche tout à fait déplacée en Belgique », a fait valoir le théologien dominicain. « Nous avons des structures et des institutions politiques qui doivent nous empêcher d’avoir peur.»
Pierre GRANIER

