Bien que critiquée de toute part, l’idée d’un salaire maximum demeure attrayante si on la considère comme le Janus du salaire minimum.
Pour redonner un bol d’air à une campagne électorale qui semblait s’essouffler, François Hollande a fait une proposition pour le moins surprenante: taxer les "riches" à 75%. "Populisme de gauche", ont dénoncé certains; "amateurisme assez consternant", a estimé Nicolas Sarkozy. Sans doute parce que ceci rappelait une suggestion du programme de Mélenchon: "Par la fiscalité, nous établirons un revenu maximum fixé à 20 fois le revenu médian (soit aujourd’hui 360.000 euros par an)". De même, en annonçant en février 2009 son intention de limiter à 500.000 dollars le revenu annuel maximal des grands patrons des entreprises bénéficiant de l’appui de l’État, Barack Obama a sans doute renforcé son étiquette de "socialiste". Autant de stratégies visant à répondre aux inégalités croissantes et inacceptables entre les plus riches et les plus pauvres et qui font écho à ce que Georges Marchais disait en 1981 dans un contexte où le salaire médian était de 3.000 francs français: "Au-dessus de 40.000 francs, je prends tout!"
L’idée d’un salaire maximum n’est pas nouvelle. Elle remonte à l’antiquité, où Platon suggère déjà que personne ne doit gagner un revenu cinq fois plus important que celui de l’employé le moins bien payé. Mais si elle parait séduisante, elle demeure affublée de tous les maux, mêlée à des clivages idéologiques qui opposent une droite libérale exigeant moins d’État et une gauche prônant l’État-providence. Au-delà des arguments des uns et des autres, et on voit bien que sur ces questions-là même la gauche reste dans son ensemble bien molle – l’enfer ici étant pavé de bonnes intentions – , une meilleure manière de défendre le salaire maximum serait de le justifier à l’aune du salaire minimum. L’idée générale serait de dire qu’en-deçà d’un certain niveau de revenus (seuil de suffisance par le bas), le manque fait qu’on ne peut mener qu’une vie contraire à la dignité humaine, mais aussi qu’au-delà d’un certain seuil de revenus (seuil de suffisance par le haut), le superflu devient lui aussi une source d’instabilité et d’injustice.
Garde-fou
Le parallèle entre les deux est donc frappant. Le salaire minimum qui suscite peu de controverses maintenant, même de la part des défenseurs d’un État minimal, qui l’ont digéré et intégré dans le marché, a pourtant soulevé les mêmes critiques, au début du XXe siècle, que le salaire maximum aujourd’hui. Et pour cause, les deux partagent une même ligne de défense. En réalité, le salaire minimum s’est présenté au départ comme un garde-fou contre les défaillances du marché et le risque pour les "petits ouvriers" qui n’avaient pas mérité leur situation de se faire "exploiter par leurs patrons". C’est aussi le cas aujourd’hui, particulièrement dans de nombreuses entreprises, véritables laboratoires des inégalités criardes. Les salaires des patrons qui sont parfois 100 fois supérieurs au SMIC apparaissent de plus en plus comme injustes, parce qu'on n’a pas toujours l'impression que leur rémunération récompense un mérite de leur part.
Or, si l'on trouve aberrant de fixer un salaire maximum, quel que soit le dispositif mis en place pour le rendre effectif, pourquoi y aurait-il un plus grand consensus sur le salaire minimum, alors que les arguments sont les mêmes? Si le salaire minimum n'est pas absurde, le salaire maximum ne l'est pas davantage. Cela ne veut pas dire qu'il soit aisé de déterminer avec exactitude les bons mécanismes pour y arriver. Même le SMIC demeure une tendance et non une valeur absolue dans tous les pays qui l’ont adopté et pourrait être un bon point de départ pour les économistes quant à la détermination du salaire maximum. En s’inspirant de la jurisprudence du salaire minimum, nos sociétés qui aspirent à plus d’égalité entre les citoyens devraient donc adopter l’idée d’un salaire ou d’un revenu maximum.
Thierry NGOSSO (Chaire Hoover)
