A la suite de la proposition du Mouvement Réformateur (MR) de rendre les cours de religion "optionnels" dans l’enseignement officiel (voir "Dimanche n° 45, l’édito de Jean-Jacques Durré), un enseignant plaide pour l'importance essentielle de cette "matière". Nous publions sa lettre ouverte dans son intégralité.
Je suis professeur de religion catholique (AESS, Agrégé de l’Enseignement Supérieur en Sciences Religieuses UCL) au lycée Martin V à LLN. J’ai 59 ans et plus ou moins 25 ans d’ancienneté comme professeur de religion. Ma carrière d’enseignant approche donc lentement mais sûrement de sa fin. Et j’ai encore toute l’énergie pour aller je l’espère jusqu’à l’âge limite de 65 ans, même si je comprends mes collègues dont certains sont usés par ce métier tout autant passionnant qu’usant.
Je ne prétends pas arrêter le mouvement qui est en marche, mais je ne peux assister au balcon de ce qui se trame dans cette société sans crier comme un prophète dans le désert, que celle-ci, à travers ceux qui la dirigent, est en train de faire le lit d’une violence de plus en plus grande chez les jeunes.
Quand l’Homme n’est plus éveillé à cette dimension de verticalité, quand l’Homme n’est plus nourri dans son besoin de se relier à quelque chose qui le transcende, et qu’il n’est plus nourri dans son besoin de sens ….alors ne vous étonnez pas d’une société de plus en plus violente, d’une jeunesse qui ne sait plus pourquoi elle vit, et qui est en manque de sens …c’est criminel de supprimer les cours de religion et les générations futures à coup sûr nous jugerons sévèrement pour n’avoir pas donner à boire à cette jeunesse en mal d’absolu …C’est cela le vrai enjeu de la suppression du cours de religion.
L’illusion de l’ego
Quand on aura réduit l’Homme a un objet de consommation, et qu’on aura ignoré cette instance vitale de la personnalité, la plus essentielle de nous-même, que vous l’appeliez l’être, le Soi, ou l’âme, …alors il ne faudra pas s’étonner de voir une désespérance s’exprimer de manière de plus en plus violente.
On ne peut réduire l’Homme ni à sa raison, ni à l’émotionnel (sa sensibilité), ni au corps. Il lui manque l’essentiel, l’éveil de sa conscience profonde, de son être que dans le langage religieux on appelle l’âme …il lui manque de mettre sa raison, sa sensibilité, son corps au service de l’être. La connaissance pure, les avancées technologiques qui en découlent, sans valeurs profondes qui les balisent, nous mènent à un monde au bord du gouffre (crise climatique, économique, sociale, politique). Quant à la sensibilité seule, la téléréalité joue avec nos émotions, mais cela construit quoi ? Et que dire quand le corps seul est vénéré, … cela créé entre autres des ravages d’anorexie chez les jeunes filles et une pression sur les jeunes hommes qui doivent à leur tour correspondre de plus en plus au standard d’un corps sculpté, bodybuildé, épilé, dans l’illusion du mythe de l’éternelle jeunesse. C’est aussi la grande illusion de l’égo ! Les grands hommes de toutes cultures, de toutes religions qui ont vraiment apporté quelque chose à l’humanité, avaient conscience de leur être, des valeurs à vivre, à incarner, et ils ont mis toute leur raison (leur intelligence, leur volonté), toute leur sensibilité, tout leur corps au service de leur être.
Vers un réseau unique ?
Depuis le départ de ma carrière dans l’enseignement, j’ai vu comment une stratégie était mise en place pion par pion au niveau politique pour uniformiser les réseaux de l’enseignement, et pouvoir dans un agenda d’abord caché puis carrément au grand jour, défaire ce cours de religion et un jour sans doute arriver à un réseau unique de l’enseignement. Mais un argument financier majeure les freine encore pour quelques temps : comment financer toutes ces écoles encore soutenues par les congrégations, les diocèses, etc. (plus ou moins 50% de l’enseignement). Certains partis ne se cachent d’ailleurs plus de cette vision d’arriver à un réseau unique de l’enseignement. Quelques grandes pétitions ont à l’époque un peu freiné le mouvement, mais la machine est bien en marche. De la suppression programmée de la moitié du cours de religion dans l’enseignement officiel, on passe ces jours-ci à la volonté de sa suppression totale.
Et je ne me fais aucune illusion, si aujourd’hui encore le réseau libre subventionné catholique n’est pas touché par la suppression du cours de religion, là aussi les pions sont avancés depuis longtemps et de plus en plus rapidement. Depuis quelques temps déjà nous devons prouver que nous pratiquons dans notre cours de religion catholique les 3 grandes compétences du cours de citoyenneté. A coup sûr on nous dira un jour pourquoi maintenir votre cours de religion puisque vous faites la même chose.
Et je gage même que dans le cas où les prochaines élections conduiraient à une révision de la constitution exigée par les nationalistes flamands en cas de victoire de ceux-ci, plus aucun parti francophone ne défendant le cours de religion, ce ne soit alors le grand nettoyage final.
L’enjeu majeur du cours de religion
Et pourtant le cours de religion catholique au-delà de ces 3 mêmes compétences que le cours de citoyenneté, compétences que nous pratiquons déjà depuis longtemps, ne répond pas à celles-ci de la même façon dans les contenus et dans la pédagogie.
En effet, je n’ai pas attendu ces compétences pour éveiller mes élèves au questionnement philosophique, à les éduquer à la citoyenneté, à les aider à devenir acteurs de cette société, et à travailler avec eux le dialogue inter-convictionnel. Mais comment aider ces jeunes à se situer face à un ventre mou d’un professeur tenu à la neutralité ? Je suis parent et je sais combien mes enfants ont eu besoin dans l’enfance de repères clairs pour se situer plus tard librement dans leurs convictions propres. Combien de fois dans un débat les élèves se tournent vers moi leur prof, en disant "Et vous Monsieur vous en pensez quoi ?". Et je peux encore aujourd’hui, leur répondre car je ne suis pas tenu par l’hypocrisie de leur laisser croire que je suis neutre. Personne n’est neutre, et il vaut mieux qu’ils sachent comment est situé leur prof pour, dans une liberté de penser, pouvoir se situer librement de façon critique par rapport à ce que je leur dis alors. Je les y encourage même. Je les aide à réfléchir et à se forger leur propre opinion par des recherches seul ou en groupe, à animer eux-mêmes des débats dans la classe.
Mais je reviens sur ce qui encore plus fondamentalement selon moi, constitue l’enjeu majeur du cours de religion. C’est quand même l’anthropologie, une science moderne (qui repose donc sur des preuves scientifiques), qui a relégitimé la dimension religieuse en tant qu’ordre existentiel profond de l’être humain après des siècles d’opposition entre sciences et foi, entre Sciences et Eglise chrétienne catholique, après l’athéisme des maîtres du soupçon. L’anthropologie donc nous affirme, preuves à l’appui, que la dimension religieuse fait partie de la nature même de l’Homme. Il est la seule espèce vivante et ce depuis le départ, qui enterre les membres de son espèce avec de la nourriture et avec des objets lui ayant appartenu. Ce qui le distingue des animaux ou en fait un animal plus évolué.
Cela montre quoi ? Cela montre que l’Homme seul jusqu’à preuve du contraire, depuis le départ à une conscience du temps qui passe, ce que Luc Ferry appelle la question de la finitude et par rapport à cela il a besoin de croire que la vie continue (religare : besoin de se relier à quelque chose qui le dépasse), il a besoin de sens (relegere : faire une relecture de sa vie pour en tirer du sens).
Une société qui n’éveille plus chez l’être humain, en particulier chez les jeunes, cette dimension religieuse, qui ne nourrit plus ce besoin de se relier à quelque chose qui les transcende, qui n’aide plus à construire du sens, qui n’éveille plus les jeunes à leur intériorité, est une société en danger de mort et qui deviendra alors de plus en plus violente. Cette dimension religieuse au sens de religare, et relegere peut se vivre en dehors des religions. Celles-ci ne sont en quelque sorte qu’une expression possible de cette dimension religieuse. Même l’athéisme peut répondre à cette dimension religieuse. Je ne me sens pas si loin d’un Luc Ferry qui parle de plus en plus de l’Amour avec un grand A, comme quelque chose d’à la fois immanent et transcendant.
Oui je préfère un athée qui croit et s’engage dans l’Amour de l’autre, qu’un béni oui-oui qui se contenterait de rituels … mais ne jetons pas non plus le bébé avec l’eau du bain. Quand on aura supprimé le cours de religion, quand on aura relégué à la sphère privée toute religiosité, qui éveillera ou nourrira encore ces jeunes à cette dimension essentielle d’eux-mêmes. Qui dit encore à ces jeunes qu’ils ont une âme ou un être si vous préférez. St Exupéry a écrit « Je te dirai la vérité sur l’Homme, il n’existe que par son âme ». Je commence tous mes cours par un temps de méditation de pleine conscience, et les témoignages pleuvent des fruits que cela porte. Je pourrais écrire un livre de tous ces témoignages.
Se contenter d’une information sur les religions, neutre, comme le propose certains, n’éveille pas grand-chose, sinon rien chez les jeunes et ils n’en voient pas le sens. Pour ma part, je n’ai rien retenu de mon cours de religion en humanité, car cela me passait par-dessus de la tête. Le prof se contentait d’une approche cérébrale, mentale et je ne me suis intéressé aux religions, à leur contenu que du jour où j’ai fait une expérience intérieure de la présence de « Dieu-l’Amour, cette énergie-Présence (Hildegarde au 12ème s. parle de Dieu comme d’une énergie-présence) » à la fois immanente et transcendante.
Sens critique
Je ne plaide pas pour convertir mes élèves, et encore moins pour un prosélytisme, simplement les éveiller à eux-mêmes, nourrir ce besoin existentiel de sens, avoir un prof qui peut être engagé à leur côté tout en les éveillant à leur sens critique. Oui, qui éveillera encore ces jeunes à eux-mêmes ?! Je montre une conférence de Jacques Salomé à mes élèves de 5ème (« être femme aujourd’hui », conférence qui s’adresse autant aux hommes qu’aux femmes). Il termine sa conférence en prophétisant une société de plus en plus violente, quand on ne nourrit plus les besoins fondamentaux de la jeunesse et entre autres le besoin de rêver, quand la société de consommation vous réduit à un objet de consommation, dimension purement horizontale qui nie la part de verticalité de l’être humain.
Pour ma part, je plaide donc pour un cours qui, peu importe comment vous l’appelez, laisse encore la possibilité d’éveiller le jeune à lui-même, à son âme, son être, sans faire fi du reste (de sa raison, de sa sensibilité, de son corps), un cours qui nourrit cette dimension religieuse au sens expliqué ci-dessus. C’est cela l’enjeu essentiel du maintien d’un cours de religion. Et ce n’est pas une information purement rationnelle, informative sur les religions, avec le risque d’ailleurs d’être caricaturale comme approche, qui atteindra cet objectif.
Il serait intéressant sur ce dernier point de relire les livres de ce maître spirituel que fut Krishnamurti (en particulier le livre « le sens du bonheur »).
Mais j’ai l’impression d’être tel un prophète qui crie dans le désert d’une société qui s’enfonce dans l’impasse de l’égo, dans l’impasse du consumérisme, dans l’impasse d’un désert spirituel mortifère avec de graves conséquences environnementales, économiques, sociales et j’ai mal à mon âme devant tant de soif, tant de désespérance, de mal être, d’une foule de jeunes sans berger ….la moisson est abondante mais les ouvriers trop peu nombreux et on continue d’assassiner les prophètes. Et pourtant je garde la Joie au cœur pour être jusqu’au bout et le mieux possible, signe d’une humanité au cœur de l’inhumanité du monde, être l’Amour auprès de mes frères et sœurs en humanité de quelques bords qu’ils soient.
Jean-Luc Vander Borght
(Le chapeau et les intertitres sont de la rédaction)
A la suite de la proposition du Mouvement Réformateur (MR) de rendre les cours de religion "optionnels" dans l’enseignement officiel (voir "Dimanche n° 45, l’édito de Jean-Jacques Durré), un enseignant plaide pour l'importance essentielle de cette "matière". Nous publions sa lettre ouverte dans son intégralité.