Rik Torfs : « La vérité existe, mais elle n’est jamais complètement accessible »


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Rik Torfs : « La vérité existe, mais elle n’est jamais complètement accessible »
Par Julien Paul
Journaliste
Publié le
6 min

Le juriste, canoniste et ancien recteur de la KU Leuven Rik Torfs vient de publier un essai intitulé Vérité. Malgré sa notoriété en Belgique francophone, c’est la première fois qu’un livre de Rik Torfs est traduit en français. Même son livre sur le Vatican, qui a fait date en Flandre, n’avait pas passé la frontière linguistique. C’est certainement le signe que le débat autour de la notion de vérité intéresse aujourd’hui un large lectorat et qu’après avoir beaucoup entendu parler de post-vérité, c’est la question du vrai qui revient en force. Entretien.

Le concept de vérité fait à nouveau couler beaucoup d’encre. Pourquoi, selon vous? 

Parce que nos sociétés sont devenues très polarisées. Et l’idée générale qui semble présider aujourd’hui est la suivante: ceux qui ne sont pas d’accord avec moi ont forcément tort. On se bat pour monopoliser la vérité tout en prétendant que les autres se trompent tout à fait ou qu’ils sont complètement idiots. Cette tendance est très dangereuse, car elle se base sur une conception assez fermée de la vérité. Or, une des idées centrales de mon livre est la suivante: la vérité est bien moins objective qu’on voudrait le croire.

Dans votre livre, vous revenez sur certains choix qui pourraient sembler anodins. Enfant, vous aviez assez d’argent pour vous acheter un habit à la mode, vous avez plutôt choisi d’acheter un livre. Des choix de ce type, dites-vous, ont eu un impact sur votre conception de la vérité…

Pour paraphraser le philosophe danois Søren Kierkegaard, l’acte de choisir importe davantage que la teneur des choix eux-mêmes. Nous faisons des choix et ces choix finissent par influencer notre pensée et les idées que nous développons sur ce qui nous entoure. Nous finissons par intérioriser nos propres choix. Mieux vaut donc l’admettre dès le départ et interagir avec les autres en gardant cela à l’esprit.

A chacun sa vérité en fonction de son vécu et de ses choix au sein d’une culture déterminée. Est-ce là votre vision de la vérité?

Pas seulement, car je crois personnellement que la vérité existe. Mais je crois aussi qu’elle n’est que partiellement accessible à l’Homme. En ce qui concerne la religion, qui est un élément très important pour moi, j’ai toujours cru que Dieu n’a jamais été aussi proche de l’Homme qu’en la personne de Jésus. Ma vérité, c’est Jésus. Mais Dieu s’est peut-être rapproché de l’Homme ailleurs et autrement. J’ai toujours eu l’impression, à contre-courant de la doctrine catholique officielle, que la vérité de Jésus est une vérité absolue, mais qu’elle n’est pas nécessairement exclusive. Il y a cette foi absolue en la personne de Jésus, sans vérifier ni savoir ce que Dieu a fait de possiblement équivalent par ailleurs. Je ne le sais pas. Je crois que l’on peut être absolu sans être exclusif au sujet de la vérité. Et c’est justement cette exclusivité qui parfois pose problème. Y compris au sein de l’Eglise catholique elle-même, quand elle n’accepte pas la possibilité d’une vérité concurrentielle, au même niveau d’absolu que la foi chrétienne. L’absolu et l’exclusif sont deux choses différentes. 

Plus concrètement, le mensonge fait l’objet d’un commandement, celui de ne pas mentir. Cela sous-tend l’idée qu’une vérité existe bel et bien, puisque l’on sait qu’on la trahit quand on ment. 

Le fait d’être conscient que l’on ment prouve en effet qu’on a une certaine idée de ce qu’est la vérité. Mais une autre vérité, plus haute disons, peut justifier le mensonge. Mentir ne constitue pas toujours une faute. L’exemple pour le démontrer est connu: des SS se présentent à la porte d’une maison et demandent au propriétaire s’il cache un Juif dans son grenier, ce qui est le cas. Si le propriétaire dit la vérité, la personne qu’il cache sera arrêtée, il le sera aussi. Cela n’aurait aucun sens. 

Et ce serait contraire à la miséricorde…

Oui, il révélerait une vérité disons... factuelle, en la faisant primer sur une vérité beaucoup plus existentielle: le fait qu’il faut protéger une personne en danger de mort. Dans un cas comme celui-ci, ne pas mentir factuellement peut être une grave erreur et constituer une faute. 

Il existe donc malgré tout des vérités morales et collectives? 

Oui, des vérités morales existent, mais comment les mettre en pratique avec certitude? Je trouve par exemple que la dignité de la personne revêt une importance majeure. Seulement, qui va définir le contenu spécifique de cette dignité? Parfois, d’ailleurs beaucoup plus souvent en français qu’en néerlandais, on entend l’expression "nos normes" ou bien "nos valeurs". Et souvent, les gens sont presque en larmes lorsqu’ils prononcent ces mots. Mais de quoi parlent-ils exactement? Lorsqu’il faut les définir plus précisément, on évoque le mariage entre personnes de même sexe et même parfois l’euthanasie ou l’avortement. On désigne parfois des pratiques très récentes au regard de l’histoire de l’Occident. Certains vont affirmer que la dignité de la personne implique un choix complètement libre concernant sa propre vie. D’autres vont penser le contraire, au nom de cette même dignité humaine. Il y a sans doute des principes inébranlables. Quant à les définir de façon spécifique, c’est une autre paire de manches.

L’art ne dit pas la vérité, mais il la fait surgir. C’est ce que l’on se prend à penser en parcourant les pages consacrées à l’art dans votre livre. Quelle relation particulière les arts entretiennent-ils avec la vérité? 

J’aime beaucoup l’art, mais je ne suis pas artiste, ce qui se remarque au premier coup d’œil. Je crois que l’art, le grand art, suggère quelque chose, mais ne répond pas à 100% à la question qu’il a lui-même posée. Je crois qu’un tableau, par exemple, un poème, un roman, suggèrent quelque chose, mais la réponse doit venir du lecteur ou de l’observateur. A l’inverse, lorsqu’une définition toute faite ou un message très clair sont transmis par l’auteur avec, pour le spectateur, le seul rôle très limité de devoir constater ce message, ça n’a rien d’intéressant. L’art doit être un dialogue. On offre quelque chose au spectateur et ce dernier interprète l’œuvre. Un poème, par exemple, peut être compris dans un sens par un lecteur tandis qu’un autre lecteur l’interprétera peut-être tout à fait différemment. Et je trouve qu’il y a là quelque chose d’extrêmement intéressant. L’art donne la possibilité de dialoguer et de tendre, en effet, à une certaine vérité.

Propos recueillis par Julien PAUL

Rik Torfs, Vérité. Ertsberg éditeur, 2026, 216 pages.


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