
Sujet sensible par excellence, l’adoption nous renvoie aux fondements personnels de l’identité. Tant de rêves semblent accrochés à ces décisions d’ouvrir sa famille à un enfant démuni. Il y a autant d’histoires que de gens, certaines sont heureuses, d’autres paraissent enlisées dans une impasse.
Les tempéraments des uns et des autres sont forcément différents, leurs attentes et leurs projets aussi. Parcours chaotiques ou plus réussis, ils renvoient à l’histoire de l’humanité. Côté parents adoptifs, on retrouve cette envie de changer le monde et de mettre un terme à la douleur, ne serait-ce que dans une vie, tandis que les enfants cherchent, vaille que vaille, à se composer leur propre existence, au gré des événements. Mais, dans une relation d’adoption, il y a nécessairement un troisième acteur: c’est la maman qui a donné la vie, l’a portée au terme dans son corps. En ces temps où l’avortement semble davantage prôné, donner la vie est devenu, étonnamment, un acte qui s’apparente à une forme de résistance.
Le sujet des adoptions forcées est revenu récemment sur le devant de la scène médiatique, avec l’émission "Questions à la une" du mois d’avril. Menée avec un parti-pris évident, l’investigation dénonce le système de l’adoption forcée, reflet d’une époque où les apparences sociales comptaient tant. Il n’était pas bon alors d’être fille-mère ou d’en compter une dans sa descendance. Sur l’écran, les visages des femmes interrogées sont graves, à la mesure du drame vécu. La douleur habite leurs traits lorsqu’elles songent à la disparition de leur enfant, quelquefois à peine entraperçu lors de l’accouchement. Il y a quelques mois, un quarantenaire m’avait confié l’histoire de son adoption avec sérénité, l’évoquant comme un état de fait révolu. Après l’émission, il s’est dit ébranlé par ces révélations, qui ont suscité en lui de nouvelles interrogations, jamais formulées ou peut-être refoulées.
Christian(*) a connu une enfance heureuse, entre un père souvent absent et une mère hyper-protectrice dans un milieu bourgeois aisé. Lorsqu’il avait cinq ans, une petite sœur a rejoint le foyer familial. "On a été la chercher tous ensemble dans une maison de l’association dans la région d’Anvers. Je me souviens très bien quand nous sommes entrés dans la pièce, elle était dans un lit. Mes parents l’ont changée, puis on est reparti avec elle. J’étais impressionné. On m’avait dit de lui dire ‘Je suis ton grand frère, je vais te donner l’exemple!’ C’est assez émouvant. Ça s’est fait naturellement."
Pas un tabou
Si Christian est convaincu de ne pas avoir souffert de son abandon à la naissance, il a toutefois entrepris, il y a dix ans, quelques démarches pour en savoir plus, qui se sont rapidement révélées vaines, puisque le dossier retrouvé était quasi-vide, seul un prénom y figurait. "Le fait de savoir que j’étais probablement Belge, et que je vivais bien dans mon pays, ça m’a suffi pour me donner des racines." La franchise de ses parents adoptifs l’a probablement aidé à accepter sa situation. "Je l’ai toujours su depuis que je suis conscient." Il se souvient d’avoir régulièrement demandé qu’on lui raconte l’histoire de son adoption. "C’est ça, l’histoire de ma naissance. C’est à 5, 6 ans que j’ai découvert que les autres enfants n’étaient pas adoptés. En grandissant, on prend conscience de cette différence qu’on a."
Une sensibilité à fleur de peau
Christian se sait sensible à l’excès, mais de là à réduire son comportement ou classifier son tempérament en lien avec les conditions particulières de sa naissance serait certainement réducteur. "J’éprouve une grande peur d’abandon et des problèmes d’attachement aux personnes. En fait, je m’attache très vite, avec toujours la peur qu’on me laisse tomber. J’ai un besoin affectif très fort. A l’inverse, quand une relation se passe mal, je coupe radicalement, sans doute pour ne pas souffrir." Combien d’enfants légitimes n’éprouvent-ils pas les mêmes penchants, à la suite d’une rupture parentale?
Anti-avortement
L’éventuelle culpabilité de sa maman biologique ne l’a jamais effleuré. Pour preuve, il ne lui en a jamais voulu de l’avoir abandonné. Comme souvent, c’est une petite phrase glissée au détour d’une conversation qui l’a porté dans ses moments de doute: "Quelqu’un m’a dit un jour ‘le fait que ta mère t’ai donné la vie, c’est un acte d’amour envers toi.’ Aujourd’hui, je suis très sensible à la question de l’avortement, parce que, plus que d’autres, je sais que j’y ai échappé. Pour moi, la solution de l’adoption est magnifique. Certes, cela implique effectivement des difficultés de vie, des problèmes d’identité, mais qui n’y est pas confronté? C’est ça qui fait notre humanité. Vouloir échapper à certaines souffrances ou à des situations difficiles, qui peuvent être réelles, n’est pas toujours la bonne solution. Au contraire, le fait de les affronter au prix de sacrifices et d’un dépassement, c’est ça qui fait la beauté de l’humanité et donne les grandes œuvres, les saints, les grands écrivains… Je trouve dommage que, sans doute avec de bonnes intentions, on se fourvoie dans nos civilisations. Pour l’euthanasie, c’est pareil. Quand j’entends qu’il vaut mieux avorter pour éviter un traumatisme plutôt que d’aller au terme d’une grossesse, je me sens discriminé". Christian reconnaît qu’il évoque le fait de son adoption avec une grande liberté, "parce que ça ne se voit pas à ma couleur de peau, alors que quelqu’un qui a été adopté en Inde ou ailleurs, ça se voit et qu’il doit l’assumer publiquement. Je trouve dommage que la question de l’adoption ne soit pas plus facile, même socialement. La dépénalisation de l’avortement a rendu l’adoption moins bien acceptée dans notre pays. Dans le cas des grossesses non désirées, la solution de l’adoption est dépréciée, parce qu’elle est considérée comme étant trop difficile. Pour ma part, je préférerais que l’adoption soit normalisée."
Une quête métaphysique
"La question de sens humainement fondamentale (d’où vient-on? et où va-t-on?) se concentre entièrement, pour les enfants adoptés, sur cette question d’origine biologique. Or la quête des enfants adoptés n’est pas différente du questionnement universel. C’est une erreur anthropologique de se dire que tout se résume à l’adoption. Je suis croyant, j’ai répondu à ma quête de sens de cette façon-là. Ce qui est fondamental, c’est de savoir que mon origine première est en Dieu, qui m’a voulu personnellement. Mon destin est en Dieu. Nos père et mère terrestres ne sont que des médiateurs imparfaits de cet amour de Dieu, qui est fondamental. Depuis mon enfance, j’ai un côté mystique peut-être plus développé à cause de cet abandon premier. Cette relation personnelle d’intimité avec Dieu est la plus importante, que l’on soit adopté ou non."
Si la maman biologique incarne un visage et les circonstances personnelles d’une naissance, Christian redoute pourtant de découvrir la sienne. "Si un jour, je recevais une lettre de ma mère biologique, je ne sais pas comment je réagirais. J’ai peur de savoir ce que ça pourrait impliquer. Je suis attaché à ma famille adoptive, je connais bien l’histoire de ma famille, je dis ma famille, parce que je n’en ai pas d’autre. Je n’ai jamais senti qu’on me considérait différemment du fait que j’étais adopté. J’ai construit ma vie d’une certaine façon, j’ai résolu certaines questions et j’aurais peur que le bouleversement des retrouvailles soit trop grand, qu’il m’ébranle dans mes fondements identitaires. J’ai dû mettre une barrière." Si la clairvoyance du quarantenaire le conduit à une autoanalyse nourrie, çà et là, son discours se teinte de légères énigmes, qu’il assume en souriant. "Les enfants m’intimident. L’idée d’avoir une descendance me terrorise. Je n’ai aucun souci à me dire que ça se termine avec moi."
Angélique TASIAUX
(*) Prénom d’emprunt choisi par notre témoin.


