Opinion: Pourquoi il n’est pas très malin de critiquer le pape quand il appelle au jeûne


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Opinion: Pourquoi il n’est pas très malin de critiquer le pape quand il appelle au jeûne
© Capture d'écran Vatican News
Par La rédaction
Publié le
5 min

Il y a dix jours, sur le plateau de LN24, quelques commentateurs ont tourné en dérision le discours du pape face à une possible guerre. Etait-ce vraiment bien malin? Une opinion de Frédéric Close, magistrat émérite. 

Pape François
© Vatican Media

Ce 23 février 2022, la situation mondiale était dramatiquement tendue ; la guerre a d’ailleurs éclaté quelques heures plus tard en Europe.

Les réactions grondèrent immédiatement de toutes parts. Avec une autorité morale que peu de gens contestent, le Pape François a dès lors publiquement exhorté les gouvernants à "faire leur examen de conscience" ; il a aussi invité les chrétiens à une journée de jeûne dédiée à la paix mondiale. Sur un plateau de télévision, certains commentateurs se sont permis le jour même de moquer la réaction du Saint Siège.

Habillé de blanc, le pape serait toujours risible?

La liberté d’expression est totale et l’ironie de la plaisanterie n’est pas en soi critiquable. Toutefois, ceci n’empêche pas de juger certains avis inopportuns et stupidement méchants, tel celui de trouver qu’habillé de blanc, le pape est toujours risible. Les intervenants ont encore considéré que Dieu doit être bien embarrassé quand des adversaires lui adressent des prières qui se contredisent. Ils ont ajouté qu’il était vain d’inciter de hauts responsables à un examen de conscience, lequel serait inopérant, selon eux, face à la gravité et l’ampleur des enjeux  politiques et militaires. Ils crurent bon d’expliquer ce qui ne laissait pourtant aucun doute : ils sont incroyants ... Le journaliste a eu le bon goût de mettre fin à ces interventions en ajoutant avec un sourire lénifiant : "laissons Dieu en dehors de cela!" 

Les convenances les plus élémentaires devraient nous imposer à tous le respect d’autrui, surtout lorsqu’une situation catastrophique ne prête pas à rire. Le mépris ou le sentiment de supériorité n’ont jamais grandi personne, là où la compréhension et la modestie ne peuvent, au contraire, que valoriser tout contradicteur ou adversaire.

Critiquer quelqu’un sans raison, c’est le dénigrer. Pourquoi s’amuser par exemple de la tenue papale, quand on ne trouve rien à redire à d’autres et notamment au vêtement pourtant extraordinairement coloré du Dalaï-lama ?

Pas question de se glorifier

Plus fondamentalement, il n’y a pas plus de motif de se glorifier d’être incroyant que croyant. L’athée qui dénie l’existence de Dieu ne fait que faire confiance à sa raison, en ce qu’elle ne lui permet pas de prouver qu’un dieu existe ou n’existe pas ; quant à lui, le croyant accepte de ne pouvoir apporter cette preuve, mais il accorde néanmoins sa foi à celui qu’il espère et dont il ressent la présence discrète mais agissante. Ni l’un ni l’autre ne "sait" vraiment ; tous les deux ne font que refuser ou accorder leur "confiance" à l’hypothèse qu’au-delà de notre univers matériel (vraisemblablement de son origine à sa fin), un être supérieur le transcende.

Parmi les croyants, il en est beaucoup dans nos régions (les chrétiens de toutes obédiences) qui tirent leur conviction du message de Jésus-Christ, personnage exemplaire qui vécut parmi nous, à la fois comme un homme et comme Dieu. Voici une "religion" (une ligne de vie menant à la divinité) que tout incroyant devrait  respecter tout autant que, entre autres, celle qui se fie à Yahvé, le Dieu des juifs révélé à Abraham et Moïse, ou que celle que le prophète Mahomet a laissée aux musulmans.

Tous les parents savent...

Pourquoi s’étonner, ensuite, que des coreligionnaires adressent à leur divinité des prières dont l’objet se contredit comme, par exemple, lorsque deux adversaires sollicitent chacun pour eux la victoire ? Tous les parents savent d’expérience, non seulement que leurs enfants peuvent simultanément leur adresser des demandes contraires, mais encore que toute sollicitation ne doit ou ne peut pas nécessairement être exaucée ; leur amour ne les empêche pas de chercher à comprendre le différend et d’éventuellement le trancher en  donnant raison à l’un plutôt qu’à l’autre.

Quant à l’examen de conscience, il n’est pas recommandé qu’aux croyants, mais à tout qui se veut responsable de ses actes, de ses paroles, de ses pensées et de ses omissions. De nombreux agnostiques estiment de leur devoir d’honnête homme (ou femme) de faire le point sur leur journée, à la recherche d’un « mieux vivre », d’une perfection inaccessible mais à laquelle ils aspirent. La démarche est honorable et mérite le respect ; la refuser serait méprisable ! Alors, il est évidemment vraisemblable que les grands de ce monde ne se soumettent que difficilement à pareille autocritique ; il est moins probable encore qu’ils reconnaissent publiquement leurs éventuelles erreurs, se détournent des projets annoncés avec fracas et oublient les menaces proférées haut et fort.  Il reste qu’il est toujours raisonnable et prudent de recommander la réflexion avant l’action ! Il est des voix qui, à cet égard, doivent se faire entendre et tel est notamment le cas des philosophes, penseurs et responsables religieux.

Au nom de l'humour

Reste un dernier point qui laisse certains sceptiques : le jeûne des chrétiens. Dans une société repue comme la nôtre, la diète est le moyen utilisé par un sportif ou un esthète de retrouver qui sa forme qui sa ligne. Certains comprennent aussi l’utilité de cette privation dans une perspective philanthropique, lorsqu’il est convenu de partager avec les démunis les aliments dont elle permet de faire l’économie. Par contre, nos concitoyens conçoivent plus difficilement les raisons du sacrifice gratuit et, plus particulièrement celui de se priver librement de nourriture.

Or, cette ascèse est séculaire ; dans toutes les civilisations, les sages et les religieux y ont recouru dans un souci de pénitence ou de perfection. Pour eux, se mortifier affaiblit le corps mais fortifie l’esprit ; c’est une manière particulièrement exigeante de se rappeler que l’essentiel n’est ni la vie physique ni les besoins matériels mais bien l’âme et la vie spirituelle. C’est dire qu’aujourd’hui comme hier, celui qui jeûne décide de placer ses besoins les plus essentiels au second rang pour accorder la priorité à autrui, à un idéal ou à une cause. A l’heure où les grèves de la faim se multiplient, il semble donc surprenant que certains feignent d’ignorer encore la valeur irremplaçable du jeûne, c’est-à-dire sa valeur symbolique.

En conclusion, n’est-il pas navrant que, au nom de l’humour, des intellectuels tiennent des propos aussi peu réfléchis sur des questions profondément humaines ?    

Frédéric CLOSE

                                 

Catégorie : En dialogue

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