
En photographie, le substantif révélateur, emploi spécial du verbe révéler, concerne le bain dont les constituants chimiques rendent visible une image latente. Enfant, j’avais de grands cousins qui s’y employaient et je trouvais un charme magique aux mystères de la chambre noire. Aujourd’hui, je suis plus sensible à l’effet de révélation des talents personnels, originaux qui peuvent se révéler grâce à une personne jouant le rôle de révélateur.
Lorsque j’étais à l’école primaire, le jeudi jour de congé, il m’arrivait de loger chez une des nombreuses sœurs de maman que j’aimais avec tendresse; elle élevait gaillardement une demi-douzaine d’enfants dont deux d’âges voisins du mien. Pour repartir à l’école le lendemain matin, j’étais cueillie sur le seuil par Mademoiselle, une institutrice célibataire qui habitait non loin et m’entraînait sur le chemin, interminable pour mes petites jambes, en direction de l’autobus vers Saint-André.
Aujourd’hui encore, je ne pourrais dire quel était son âge véritable mais, à mes huit-neuf ans, elle semblait déjà vieille. Elle vivait très modestement, m’avait donné à entendre ma tante chérie, très attentive aux autres et m’incitant à la gentillesse. Les jours d’hiver, Mademoiselle matelassait de journaux son éternel manteau en drap sombre. Est-ce que nous nous parlions au long de la chaussée et des deux boulevards? Je ne m’en souviens pas. Je marchais le plus vite possible pour suivre son allure décidée. Avec la cruauté partiellement inconsciente (mais la part de méchante malice ne peut être gommée) des enfants, nous avions baptisé la vielle fille de Pot de nuit car elle était coiffée par tous les temps d’un chapeau qui en empruntait la forme.
A posteriori je ressens sa rigueur, sa vigueur, son honnêteté et je lui rends hommage. Un épisode marquant demeure dans ma mémoire. J’étais assise près de la fenêtre en face de Mademoiselle; lorsque le bus était passé sur le pont enjambant l’Escaut, j’avais vu le soleil rouge reflété dans l’eau; je m’étais exclamée "Comme c’est beau". Le nez collé à la vitre pour ne rien perdre du spectacle fugitif, j’avais perçu sa réaction partagée à voix contenue avec deux grandes élèves assises près de nous; je n’avais pas compris et lui avais demandé ce qu’elle avait dit. Elle a hésité un instant puis a répété "Vous êtes une enthousiaste, Colette". Devant ma surprise inquiète sans doute, elle avait ajouté pour m’apaiser: "Mais ce n’est pas mal".
Enthousiaste, ce mot mystérieux ne m’a révélé ses multiples sens et applications que plus tard, au cours de langues anciennes puis en philologie romane. J’ai reçu comme un cadeau habitée par un dieu. Mademoiselle a sans doute contribué à développer en moi le pouvoir d’étonnement, la vertu d’admiration. Combien de fois, ne faisons-nous pas l’expérience de ces mots ou jugements bienveillants parfois, meurtriers le plus souvent, que nous subissons ou que nous infligeons. On peut tuer avec des mots, même pas malveillants mais maladroits, qui tatouent une personne. Savons-nous ce que nous faisons lorsque nous posons une étiquette sur quelqu’un?
A l’inverse je crois à ce pouvoir de susciter, d’encourager les dons, les semences que chaque être porte au secret de son être, aspirant à fleurir. J’aime ce distique du poète suisse Gilbert Trolliet dans ses bien nommés Laconiques:
"Je me retourne
Le lilas est en fleur"
L’absence de coordination et ou de subordination car, parce que offre la juxtaposition d’une action et d’un état, d’un je avec ce verbe pronominal actif et du lilas, permet d’imaginer que c’est le mouvement de me retourner qui fait fleurir le lilas d’un coup de baguette magique révélateur. A moins que le parfum du lilas n’ait provoqué mon désir de me retourner pour en découvrir l’origine. L’imagination au pouvoir comme cela se produit lorsque nous lisons les brefs instants japonais appelés haïkus.
Oui je crois fermement à cette capacité d’être des révélateurs pour d’autres, juste retour de gestes et de mots dont nous avons bénéficié nous aussi à certains moments clefs de notre existence. A l’heure des bilans de fin d’année et des résolutions de janvier, il fait bon égrener la litanie de nos révélateurs et révélatrices, de choisir de leur emprunter le pas.
Merci Mademoiselle.
Colette Nys-Mazure
Poète, essayiste et nouvelliste

