Face à l’arrivée du coronavirus, après la sidération, de nombreuses questions se posent. Au départ de leurs pratiques en Education populaire Dominique Desclin et Isabelle Paquay, formatrices permanentes au Centre de formation Cardijn (Cefoc), proposent un éclairage historique pour mieux comprendre la crise sanitaire actuelle.
Au 14e siècle, la peste, probablement issue du Tibet, a suivi les routes commerciales et maritimes de l’époque : les rats, animaux-hôtes des puces porteuses du bacille de la peste, ont atteint l’Europe à bord des bateaux marchands. L’arrivée de ce mal provoque la surprise, la peur, le déni. Les autorités publiques, ignorant tout des processus de propagation de la maladie, mettent en place des mesures sanitaires pour tenter de la contenir (quarantaine, interdiction des rassemblements, fermeture des auberges...). La mondialisation d’une épidémie n’est donc pas un phénomène nouveau ni les mesures de confinement.
De tous temps, les scientifiques essaient de comprendre les causes de la maladie. Déjà au Moyen Age, les médecins déduisaient des symptômes pulmonaires et buboniques que la peste se propageait par l’air ou par contact, sans disposer des moyens de le prouver. De faux médecins faisaient leur apparition, prétendant connaître un remède pour les malades. Aujourd’hui, la Covid-19 fait aussi l’objet de toutes sortes d’élucubrations pseudo-médicales.
Par ailleurs, autrefois, la peste noire, en décimant la population, a provoqué un manque de main d’œuvre dans les campagnes, une diminution de la production céréalière et donc des disettes. Aujourd’hui, les répercussions économiques de la pandémie n’ont pas encore été pleinement mesurées. Mais il est certain qu’une partie importante de la population a basculé dans la pauvreté.
Enfin, les dirigeants du passé n’ont pas hésité à instrumentaliser les épidémies à des fins politiques et de propagande. Par exemple, lors des campagnes d'Égypte et de Syrie (1798-1799), Bonaparte se présentait comme un "trompe-la-mort". Aujourd’hui, on peut songer à Donald Trump : il n’a eu de cesse de mépriser les mesures sanitaires et de se présenter comme triomphant de la Covid-19, une "simple grippette".
Des mondes différents
Si des convergences entre hier et aujourd’hui sont frappantes, il ne faudrait pas oublier que des divergences fondamentales apparaissent aussi. En premier lieu, les victimes de la Covid-19 sont, à ce jour, moins nombreuses que celles de la peste noire qui a tué entre un tiers et la moitié de la population de l’Europe. La peste pulmonaire était mortelle dans tous les cas, la peste bubonique pour 3 à 6 personnes sur 10.
Ensuite, la fulgurance à laquelle la Covid-19 s’est propagée à travers le monde est indéniable alors que la peste a voyagé plusieurs années avant d’atteindre nos contrées. À la rapidité du virus s’ajoutent aujourd’hui la vitesse de l’information (à propos des gestes barrières, par exemple) et celle de l’action (les mesures prises quasiment partout en même temps).
Enfin, il faut pointer l’état des connaissances scientifiques. Le bacille de la peste n’est découvert qu’en 1894 à Hong Kong lors de la dernière grande épidémie asiatique. L’archéozoologie prouvera le lien entre la peste, le rat noir et sa puce, supposé jusque-là, seulement au début du 21e siècle ! Le virus de la Covid-19, apparu officiellement en Chine en automne 2019, a été séquencé dès le mois de janvier 2020. Cela a permis de commencer plus rapidement à développer des tests de diagnostic et des vaccins.
Le passé ne donne pas de leçons. Le présent est toujours inédit
Le recours au passé, s’il est vu comme identique au présent (ou l’inverse ?), peut empêcher de prendre en compte celui-ci dans toutes ses spécificités. Ainsi, les protocoles mis en place par les autorités sanitaires au début de l’épidémie de Covid-19 étaient les mêmes que ceux utilisés pour contrer le SARS en 2003, les grippes H5N1 et H1N1 en 2005 et 2009, eux-mêmes élaborés en grande partie à partir de l’épidémie de grippe espagnole (1918-1919). Jusqu’au moment où la spécificité de la Covid-19 a été mise en lumière avec son importante proportion de formes asymptomatiques et contagieuses, ce que donnaient plus rarement les virus précédents. Cet exemple montre combien il est important de mesurer en quoi le présent se situe dans une certaine continuité mais aussi en quoi il est inédit, afin d’éviter de penser et d’agir de manière inadaptée ou en retard.
Une rupture anthropologique
La société occidentale a progressivement banni la mort de ses horizons et gommé la finitude de l’humain, en se fiant de plus en plus au numérique, à l’intelligence artificielle. Elle a oublié son animalité fragile et sa vulnérabilité face à toutes sortes de maladies. La vie humaine est devenue sacrée, surtout avec des arguments comptables. Aujourd’hui, on semble ne plus admettre la mort de millions d’individus à cause d’un virus. Ne rien faire, comme lors de la grippe de Hong-Kong (1968-1969), semble aujourd’hui moralement inacceptable.
Avec la pandémie de 2020, l’accompagnement des mourant.e.s puis des défunt.e.s, caractéristique fondamentale de toute société humaine, a été laissé de côté sans soulever de large opposition. Pour l’historien Stéphane Audouin-Rouzeau, il s’agit d’une transgression anthropologique majeure. "Les seuils de tolérance se sont modifiés à une vitesse impressionnante, au rythme de ce qu’on a connu pendant les guerres. Cela semble indiquer que quelque chose de très profond se joue en ce moment dans le corps social". Au-delà des liens avec l’histoire des pandémies, ces nouveaux éléments donnent à penser que la Covid-19 constitue une rupture anthropologique inédite dont on n’a pas encore pleinement pris la mesure.
L’analyse complète est accessible sur www.cefoc.be/-Analyses-2021-

