Faut-il, comme on le fait si souvent de nos jours, attribuer le phénomène de déshumanisation qui nous gangrène à un système de vie trop peu conscient de nos réels besoins...ou simplement à l’homme, incapable de se hisser à la hauteur morale de ce qu’il conçoit et produit... ?
Une éducation trop pragmatique ?
Nous étions tous convaincus, dans notre enfance, que parler des étoiles, des fleurs ou des couchers de soleil, c’était aussi important que de faire des additions. Mais les grandes personnes qui étaient alors en charge de notre éducation ne l’entendaient pas nécessairement de cette oreille. Et comme à cet âge notre personnalité en pleine formation cédait bien plus à la peur de mal faire qu’à l’indignation ou à la révolte, peut-être certains d’entre nous ont-ils grandi sans vraiment comprendre à quel point leur équilibre intérieur avait souffert du manque de considération pour leur principal moteur de vie : la capacité d’émerveillement.
Ce que nous sommes avant tout...
Nos enfants sont à notre égard d’une lucidité impitoyable. Ils s’intéressent à ce que nous sommes bien plus qu’à nos beaux discours. Et si nous ne réservons le rêve qu’aux poètes et aux illuminés, il y a fort à parier que, sentant se perdre les clefs de leur nature profonde, ils éprouveront douloureusement le contraste entre leur perception enchanteresse de la vie et le dur prosaïsme de leurs aînés.
Comme en outre à cet âge, plus encore qu’à tout autre, ils cherchent dans notre regard la reconnaissance de ce qu’ils sont, ce n’est qu’en nous voyant heureux de découvrir en eux un petit être enfin raisonnable qu’ils s’apaisent. Si donc ils ne se sentent valorisés qu’en parlant de bridge, de foot, de politique ou de bagnoles, sans doute éprouveront-ils longtemps – peut-être même jusqu’à l’âge adulte - le besoin irrépressible et inconscient de reproduire éternellement cette image (artificielle) que nous aurons involontairement projeté sur eux. En même temps « se videra peu à peu du ciel » dans leur univers intime, et le monde, dont ils déchiffraient naturellement les accents magiques se mettra soudain à diffuser un inquiétant parfum d’absurdité.
Le cœur autant que la raison
L’enfant ne peut se contenter de modèles soigneusement policés par la raison. Le partage des sentiments est donc fondamental. La chaleur est bel et bien un élément vital, nécessaire à la plante comme à l’âme de l’enfant (2), et l’on comprend dès lors que quelqu’un ait pu dire du petit prince de Saint-Exupéry qu’il n’était autre que "l’image psychique de ce qui en nous fut tué avant de vivre, le symbole rappelant ce qui a été perdu, le portrait éternel de ce qui n’a pas été vécu et de ce qu’il faudrait pourtant vivre à tout prix." (3)
Un naufrage collectif
Dans les régions du monde profondément déshumanisées, cette perte de l’esprit d’enfance touche à n’en pas douter un nombre croissant de personnes, et celles-ci prolifèrent d’autant mieux que si l’on porte en soi "le cadavre de son enfance", on n’est forcément pas capable de transmettre aux générations suivantes un esprit que l’on n’a pas pu préserver soi-même. Comme en outre – qui ne le voit ? – un grand nombre de ces "naufragés de l’enfance" n’hésitent pas "à s’ériger en normes, avec leur insensibilité, leur cynisme ou leur désespoir" (4) , on mesure à quel point la soumission teintée de fatalisme d’un certain nombre peut nous faire basculer dans un univers de non-sens...
En relisant Le Petit Prince, le psychanalyste Eugen Drewermann pointe des dérives affolantes chez ces grandes personnes coincées dans leur rationalisme desséchant. Il y voit essentiellement des hommes qui n’aiment rien en dehors d’eux-mêmes et ne voient dans les autres hommes que des sujets qu’ils passent leur temps à juger, condamner et trancher ; des hommes qui ne voient plus dans l’univers qu’une immense boutique ; des hommes qui ne peuvent plus supporter leur propre regard et préfèrent s’oublier eux-mêmes et le monde en buvant, plutôt que de travailler sur eux-mêmes et rechercher les raisons qu’ils ont de se haïr ; des hommes dont la seule ambition est d’appliquer les consignes et dont la suractivité masque une douloureuse vérité sur eux-mêmes ; sans oublier les penseurs de chambre, qui considèrent comme infiniment plus valable l’expérimentation à laquelle ils soumettent la vie que l’expérience de la vie elle-même...(5) Ce monde marqué du sceau de l’absurdité n’a jamais autant ressemblé au nôtre, technocratique et individualiste à outrance.
Se pose dès lors, une fois de plus, la douloureuse question de l’adaptabilité de l’homme à l’idée qu’il se fait du progrès et de la liberté.
Baudouin De Rycke, enseignant et auteur du Petit Prince au pays de l’homme-machine
(1) Les mots, phrases ou extraits écrits en italique et ne renvoyant pas à une note en bas de page sont tirés (parfois textuellement) du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.
(2) C.G. Jung, L’âme et la vie, Buchet-Chastel, 1963, p.38 (Livre de poche)
(3) E. Drewermann, L’essentiel est invisible. Une lecture psychanalytique du Petit Prince, Ed.
du Cerf, Paris, 1994, p.23
(4). Ibid., p.23
(5) Ibid., ch 2


