C’est l’agitation à tous les niveaux. Que faire ? Que penser ? Pour quels enjeux se mobiliser ? Quel message partager ? De quelle théorie se méfier ?
Ce que le monde vit actuellement à l’ère du virus Covid-19 et du confinement imposé à travers le monde génère plusieurs « lectures » à différents niveaux. Ces lectures recensées ont chacune leur légitimité, mais, à vouloir les opposer, il existe un risque de les voir nourrir un profond clivage et une dangereuse incompréhension entre les personnes.
Au premier degré, le message est celui d’un monde confronté à un virus qui tue. Les gens sont plongés dans l’angoisse de leur mort ou celle d’un être aimé, la peur de l’autre, la crainte de voir le système de soins s’engorger, s’épuiser, de devoir faire des choix éthiques entre les personnes qui seront soignées et celles qu’on laissera mourir. Images d’apocalypse, crainte de la grande faucheuse, mémoires ancestrales de la peste et autres catastrophes ayant décimé les populations.
La situation étant présentée comme une guerre contre un ennemi commun, s’y ajoutent l’angoisse face à la cacophonie des discours officiels de ceux dont on attend qu’ils nous protègent (gouvernements, médecins) et la colère face aux défauts de prévoyance, et, en filigrane déjà, la recherche des responsabilités politiques.
Sur l’autre face, l’on trouve applaudissements des « héros » sortis de l’ombre, les soignants qui sont glorifiés, remerciés, avec une prise de conscience collective du caractère essentiel de ces métiers, pas toujours valorisés en temps normal. Il y a aussi la vénération des scientifiques qui sont mis au centre du processus de décision et sont devenus la référence à suivre, comme seul critère de la vérité, dans l’illusion qu’ils forment un bloc monolithique, et à tout le moins au début de la crise, la force bienfaisante de l’unité reflétée par les décideurs.
Une deuxième lecture a trait aux conséquences dramatiques du confinement qui sont bien plus effrayantes que celles du virus, les dommages collatéraux subis et l’inégalité consternante entre les individus. On nomme ici la peur de perdre ses revenus, son emploi, sa sécurité d’existence. L’on agite le spectre de la récession, de tant de professions paralysées. Inquiétude pour l’avenir face à des Etats qui annoncent, dans le désordre, des aides économiques, alors que personne ne peut dire qui payera. Mais aussi la peur et la colère de ne plus voir ses proches, les morts qu’on ne peut enterrer dignement, les homes devenus mouroirs où l’on n’a plus qu’à se laisser glisser pour partir dans la solitude. Mais aussi la peur primaire, la plus élémentaire des personnes précarisées, celle de mourir de faim, et les associations d’aides dont elles sont bénéficiaires, privées des moyens pour les secourir. Et enfin, les angoisses - mais aussi la mort - de ceux qui ne sont pas soignés quand ils se retrouvent - seuls - dans une situation d’urgence médicale et ne vont pas à l’hôpital par peur d’encombrer ou par peur d’y croiser le virus.
À ce niveau, on découvre à quel point, individuellement ou collectivement, l’humain est prêt à se priver de vivre pour ne pas mourir. Étrange paradoxe.
A ce niveau aussi, l’on observe une sorte de sidération, d’aliénation de la liberté individuelle, de paralysie par la soumission à l’autorité et par la culpabilité, puis la tentation de dénonciation du voisin et de rejet de celui qui pense différemment.
Et sur l’autre face de cette lecture, notons l’apparition de tant d’initiatives solidaires, la créativité accélérée dans l’adaptation des modes de travail, l’imagination des artistes, la résilience, la rapidité de l’introduction d’innovations multiples qui en temps normal feraient grincer des dents, mais aussi l’espace créé pour se retrouver en famille, le temps retrouvé pour être ensemble. Ceux qui le peuvent renouent avec des activités délaissées, rangent et mettent de l’ordre dans leur vie, s’occupent de leurs enfants. Et une grande force de cohésion sociale émane des médias de qualité qui débordent de créativité et d’énergie pour toucher les gens dans la bonne humeur.
Et puis l'on observe, à ce niveau, la glorification des enseignants, des caissiers, des postiers, des éboueurs, des conducteurs de bus, des prêtres..., dont les fonctions et l’engagement, en temps normal, sont trop souvent des acquis auxquels on ne prête pas d’égards.
Au troisième niveau de la lecture, on retrouve les discours « climat, environnement, bien-être », les explications selon lesquelles ce virus n’est que la conséquence prévisible des excès de l’activité humaine depuis les dernières décennies, de la mondialisation, de la destruction de la biodiversité. Le virus est apparu comme une « punition », mais surtout comme une « occasion de salut », une invitation à revisiter l’économie, et le confinement comme l’amorce d’une décroissance et d’un ralentissement bienvenu pour la planète. L’arrêt du trafic aérien en est sûrement un des aspects les plus impressionnants.
Ce discours surfe sur les peurs du réchauffement climatique, de l’extinction des espèces, de la disparition de la biodiversité, des burn out humains et environnementaux qui mènent à la mort ou au moins à la dépression et à la perte de toute joie de vivre.
Sur l’autre face, ce discours invite, de façon proactive, à poser les jalons pour une autre organisation de l’économie, de la politique et ouvre l’espoir à ce que l’homme puisse créer un monde plus équilibré et plus juste sur le plan de la distribution des richesses. Les petits producteurs sortent de l’ombre, on prend le temps de découvrir les commerces qui valorisent les circuits courts. On voit fleurir des réseaux locaux de partage d’idées, d’entraide et d’échange de compétences. L’accent est mis sur une autre approche de la santé, dans laquelle chacun est responsabilisé, par une hygiène alimentaire, physique et psychologique et redécouvre les solutions simples offertes par la nature, loin des diktats pharmacologiques.
Ensuite, les mêmes événements font l’objet d’analyses fort éloignées du discours officiel, partagées par les lanceurs d’alerte, sous l’angle de la mise en garde. Ainsi, cette pandémie et toute la peur générée dans l’imaginaire et entretenue par les médias ne seraient qu’une construction orchestrée par des alliances entre les grandes entreprises, le Big Pharma, les gouvernements et les médias officiels pour mieux soumettre les populations à des normes liberticides et aux tristes desseins d’une vaccination obligatoire, d’un traçage, puçage et flicage à grande échelle, voulu dans l’intérêt de quelques-uns.
La mise en place de pouvoirs spéciaux dans nos démocraties, les regards soudain envieux et intéressés portés sur les systèmes totalitaires asiatiques, autrefois dénoncés comme insupportables par les défenseurs des droits humains, en sont le prélude. Et l’introduction de la 5G qui s’invite justement dans ce momentum particulier ne fait que renforcer ce discours complotiste qui en appelle à la désobéissance civile, à la prise de conscience individuelle et collective d’enjeux qui nous dépassent.
Ce message des lanceurs d’alerte, très documenté, est combattu farouchement et méprisé par les médias dominants, dans une alliance sacrée contre les « fakenews », mais, ne rencontrant pas de réels arguments et analyses contraires, il contient tout pour convaincre et agiter les esprits des personnes qui se veulent libres et critiques.
Tout en dénonçant le conditionnement par la peur et la manipulation des foules, ce discours génère à son tour une énergie d’angoisse dans laquelle il n’est pas bon de s’enliser. Par un récit cohérent et simplificateur, il donne un sens aux événements, mais crée une communauté de conviction dans le mépris de ceux qui ne suivraient pas et dans l’absence de nuances.
Sur l’autre face, ce discours recèle une formidable invitation à nous éveiller, à nous connecter à notre sens profond, à ce que nous voulons vraiment individuellement et collectivement, à nos espoirs pour le monde, à aiguiser notre esprit critique, à stimuler la réflexion, à nous mobiliser, à sortir de la sidération et de la soumission, à grandir en conscience et en liberté.
Enfin, je reconnais un dernier niveau de lecture, qui, en quelque sorte, peut réconcilier tout ce qu’il y a de positif dans les autres discours et s’affranchit définitivement de la peur qui y est omniprésente. Il s’agit des messages qui nous invitent à élever notre conscience et, avec elle, à éveiller les êtres, et la planète tout entière, à opérer une réelle transformation intérieure. Toute crise peut nous aider à rencontrer le divin, notre nature profonde.
Que ce soit la maladie qui nous terrasse sur le plan individuel ou le virus qui met la société à l’arrêt, il s’agit toujours d’un message à intérioriser, d’un déséquilibre à corriger, qui passera seulement lorsque l’individu et la collectivité l’auront compris.
Avec ou sans la couche superficielle de la théorie du grand complot, que les mesures de confinement soient le fruit de la manipulation des chiffres et de l’aveuglement des foules ou non, à ce niveau, le message ne cherche pas à ignorer les différentes lectures, mais ne s’y accroche pas.
L’essentiel se trouve dans cette démarche personnelle de laisser apparaître ce que la situation actuelle, telle que « je » la vis, vient toucher chez « moi ». La réponse ne sera pas la même pour chacun. Elle ne sera guérisseuse que si nous acceptons d’accueillir nos colères et nos peurs, nos ombres et nos démons, sans jugement et dans la bienveillance pour soi et pour tous.
C’est là qu’apparaît la vanité de notre peur de la mort, cette mort que l’on ne veut pas voir, alors qu’elle a toujours fait partie de la vie. La mort laisse à l’âme la possibilité de changer de véhicule le moment venu. Le message, à ce niveau, nous invite à densifier la vie, à glorifier chaque jour pour ce qu’il apporte, à remercier et goûter pleinement la vie à travers ses rires et ses larmes plutôt qu’à se priver de vivre pour ne pas mourir.
À l’image de la sortie d’Égypte du peuple hébreu qui quittait l’état d’esclavage, à l’image du passage de l’homme-Dieu de la mort à la Vie, cette lecture nous pose à chacun la question : Qu’est-ce que je lâche ?
A l’heure du déconfinement, chacune des lectures se trouve intensifiée, exaltée.
Chaque niveau de lecture a sa part de vérité subjective et objective et mérite le respect, comme chaque individu qui est en chemin. Nous traversons tous les différents niveaux, à des degrés divers, à des intensités diverses. Evitons les clivages et les condamnations. Le moment actuel implore ce passage par l’intériorité, le non-agir, la décantation.
L’image qui me vient en conclusion est celle du verre rempli d’un mélange boueux et opaque contenant de multiples éléments, qui a été agité et encore agité. Il nous revient maintenant de le poser et de le laisser reposer, afin de permettre à tous ces éléments de décanter et de se séparer pour que l’eau y redevienne claire et limpide.
« Les convictions sont les ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges » Nietzche
« Pour la plupart des gens, la plus grande souffrance, c’est leur totale impréparation intérieure » Etty Hillesum, "Une vie bouleversée"
Myriam del Marmol, le 3 mai 2020


