La pandémie Covid-19 a-t-elle un « sens » ? (2/2)


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La pandémie Covid-19 a-t-elle un « sens » ? (2/2)
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
12 min

"A qui la faute?" Lorsque nous abordons la thématique de "Dieu face à la souffrance", le premier cas biblique qui fait rapidement surface est celui de Job raconté dans le livre du même nom. Dieu est-il responsable de la souffrance qui nous frappe?

Ayant tout pour être heureux (riche, en bonne santé, père de plusieurs enfants, pieux et droit), Job va tout perdre, du jour au lendemain (sa fortune, ses enfants, ainsi que sa santé), à cause du Satan, lequel a obtenu l’autorisation divine de s’en prendre à tous ses biens sauf à sa propre vie. Dans ce cas-ci, Dieu permet donc que le mal et la souffrance frappent "un homme [pourtant] intègre et droit qui craignait Dieu et se détournait du mal" (Jb 1,1). Pourquoi? Le récit laisse entendre qu’il s’agit d’une sorte de "mise à l’épreuve" ou de "test", suite à un défi lancé par le Satan à Dieu, dans le but de malmener la foi de Job. Malade, dépouillé de tout et délaissé de tous, y compris de sa femme qui l’incite au blasphème, Job ne maudit pas Dieu.

A la différence du docteur Rieux et du père Paneloux du roman "La Peste" d’Albert Camus – le premier, scientifique, incarnant l’homme révolté (contre l’univers tel quel et contre un Dieu tout-puissant dont il vaudrait mieux nier l’existence plutôt que de le rendre responsable d’une si monstrueuse injustice que la souffrance d’un enfant) face à l’absurdité de la condition humaine; le second, religieux, personnifiant l’homme qui cherche une réponse à l’absurde dans l’au-delà en interprétant la peste comme un châtiment divin et/ou comme une conséquence du péché (originel) –, Job semble se résigner à son sort jusqu’à l’arrivée de trois amis venus le rencontrer et demeurer près de lui, sans mot dire pendant toute une semaine, en signe d’amitié et de compassion envers leur ami souffrant. Ce dernier, au terme des sept jours rompt le silence pour se lancer alors (à l’instar des psalmistes) dans un vif cri de révolte adressé à Dieu, provoquant l’indignation des trois amis, lesquels trouvent les propos de Job insoutenables.

Dieu refuse les légitimations de la souffrance

Aussi réagissent-ils illico en essayant de lui expliquer que son malheur s’origine certainement dans son infidélité à Dieu: il a dû pécher pour subir un tel sort! Cette très longue "plaidoirie" des amis de Job (cf. Jb 3–38) est interrompue par l’intervention de Dieu (jusqu’ici totalement silencieux) qui répond, finalement, en faisant contempler à son serviteur souffrant la majesté et la complexité de la Création, de Sa Création, avant de réfuter totalement les propos des trois visiteurs (annulant ainsi toutes les tentatives d’explication, de justification, de la souffrance et du mal) et de faire l’éloge de Job: "Après qu’il eut ainsi parlé à Job, le Seigneur s’adressa à éliphaz de Témân: 'Ma colère s’est enflammée contre toi et des deux amis, car vous n’avez pas parlé de moi avec droiture comme l’a fait mon serviteur Job'" (Jb 42,7).

Non seulement la parole divine récuse ici toutes les formes de légitimation de la souffrance, mais de plus elle approuve et congratule l’attitude adoptée par Job face au malheur qui l’a frappé. Interpellé, interloqué et complètement émerveillé, Job reconnaît sa petitesse face à "la réalité" qui le dépasse, confesse la toute-puissance de Dieu et (en) conclut: "Je ne Te connaissais que par ouï-dire, mais maintenant mes yeux T’ont vu" (Jb 42,5).

Ainsi, le révolté du début du récit devient un contemplatif de la Création et de son Auteur. L’état d’émerveillement dont jouit à présent Job a connu un très long chemin, fait d’interrogations et de révoltes, mais aussi de dialogue, d’écoute et d’ouverture à "plus grand" que lui. Finalement, il connaît la restauration (sa guérison n’est pourtant pas mentionnée) accordée par Dieu non sans la solidarité généreuse de sa parenté qui lui octroie des dons substantiels lui permettant de prendre un nouveau départ dans la vie (cf. Jb 42,10-17).

En somme, aussi paradoxal que cela puisse paraître, Job fait l’expérience de l’espérance, d’une certaine manière, à travers sa souffrance pourtant tellement décriée et tant contestée. Le philosophe Fabrice Hadjadj a dès lors raison d’écrire, en commentant "le silence de Dieu" au cri désespérant de Jésus en croix: "Mais si nous crions ainsi sous le mal, c’est que nous avons d’abord vu la bonté de la vie. (…) L’envers du cri, si désespéré soit-il, est encore un appel à l’espérance. La nuit nous fait horreur parce que nous avons goûté à la beauté du jour, mais la perte de cette lumière, qui nous fait si mal, nous suggère aussi qu’au bout de la nuit noire l’aurore finit par poindre, plus poignante que jamais." (Entretien dans Le Figaro du vendredi 10 avril 2020).

Malheur et renaissance

Plus rapidement, mentionnons deux épisodes dramatiques de l’histoire du peuple hébreu : la chute de Samarie (royaume du Nord) en 722 av. J.C. puis la destruction de Jérusalem (royaume de Juda) sous les coups respectivement du roi assyrien Sennachérib et du roi babylonien Nabuchodonosor. Ce dernier est qualifié de "serviteur" par Dieu dans le livre de Jérémie (cf. Jr 25,9; 27,6) où il apparaît comme le médiateur de la volonté et de l’action divine, tandis que le livre de Daniel énonce le jugement de Dieu à l’égard de ce même roi babylonien (cf. Dn 4). Quant à Sennachérib, on fait un constant similaire. Ainsi, dans le livre d’Amos est prophétisée la chute de Samarie, comme un châtiment divin, sous l’invasion assyrienne menée par Sennachérib (cf. Am 3–9), tandis que dans le livre d’Isaïe, Dieu déjoue l’entreprise du même roi assyrien et condamne ce dernier (cf. Is 37). Qu’est-ce à dire face à ces discours ambivalents?

D’une part, Dieu dénonce et condamne le malheur qui arriva respectivement à Samarie et à Jérusalem: une façon de dire que le mal reste le mal et doit à ce titre être toujours combattu et banni! D’autre part, Dieu permet, voire ordonne l’anéantissement de ces deux villes emblématiques en guise de "jugement" en vue d’une conversion. Et pour cause, l’exil du peuple hébreu à Babylone fut, certes, un traumatisme mais aussi l’occasion d’une profonde reconfiguration religieuse, non plus autour du Temple (désormais détruit), mais autour du Livre, ce qui permit au peuple juif de "survivre", de perpétuer son patrimoine religieux, et d’en vivre, jusqu’à aujourd’hui.

Le terrible malheur de l’exil engendra donc une sorte de "nouvelle nature" au judaïsme lui permettant par là-même de se sauvegarder. L’épreuve mortifère et irrecevable du peuple hébreu fut donc le lieu même de sa "renaissance": "(…) du fond même de la souffrance insupportable de l’exil, naît un appel, un désir de reconstruire, de recréer et de se reproduire" (Josy Eisenberg et Armand Abecassis dans Et Dieu créa Eve).

L'épreuve, pour quoi?

Enfin, citons l’épisode de la rencontre de Jésus avec un aveugle de naissance (cf. Jn 9,1-41) au sujet duquel les disciples interpellent leur Maître: "Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle?" (v.2). Dans la logique des disciples, "effet" et "cause" vont de pair. Donc, s’il y a un mal, automatiquement il doit y avoir un responsable. Et Jésus de répondre en déplaçant complètement la question. D’abord, il oppose un “non” catégorique quant à savoir qui est responsable de la cécité de cet homme: "ni lui ni ses parents" (v.3). La question ou l’approche des disciples n’est donc pas pertinente. Toutefois, Jésus ajoute: "mais c’est afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu" (v.3).

Aux disciples voulant trouver un responsable du malheur de cet homme, Jésus répond non "pourquoi" mais "pour quoi”, en deux mots, portant ainsi l’attention non pas sur l’origine du mal, mais sur sa destination, ce vers quoi il est dirigé ("afin que soient manifestées en lui les œuvres de Dieu"). En d’autres termes, il ne s’agit pas de s’évertuer à trouver un coupable en justifiant en quelque sorte l’injustifiable, mais il convient, face à l’épreuve (quelle qu’elle soit), de se demander ce que l’on en fait et surtout ce que l’on peut faire malgré elle, voire à travers elle.

Le nihiliste Nietzsche, nonobstant son opposition farouche à la vision chrétienne sur la question, considérait la souffrance comme un "outil de connaissance" et pensait que l’épreuve du “non-sens” pouvait rendre plus fort en donnant (parfois) le talent d’aimer la vie malgré tout. D’où son apophtegme bien connu: "Appris à l’école de guerre de la vie [soit la souffrance], ce qui ne me tue pas me rend plus fort." (dans Crépuscule des idoles).

Le sens de la vie

Quel sens donner à la vie en dépit du mal qui y laisse malheureusement ses marques? Et pour actualiser la position de Jésus: face à la pandémie du Covid-19 (outre la prise en charge médicale, évidemment, et la mise en œuvre de tous les moyens empêchant sa propagation), la question fondamentale à traiter en priorité, au niveau individuel puis collectif, ne devrait pas viser à identifier le responsable et/ou à la justifier d’une façon ou d’une autre, mais à s’interroger sur le sens de sa vie, sur le sens de la vie au travers de cette épidémie et malgré elle. La question serait donc de savoir comment je vais faire en sorte que la traversée de cette épreuve puisse être pour moi (et pour ceux qui m’entourent) une occasion de “reconfiguration” et de croissance. Quel(s) déplacement(s) le Covid-19 me permet-il d’expérimenter dans ma vie et dans la société dont je fais partie? A cet égard, on note que partout, à tous les niveaux de la vie sociale, l’on s’interroge sur la sortie de cette crise sanitaire et l’on dit qu’il y aura “un avant et un après Covid-19”, signe que des changements se profilent…et sont déjà en marche.

En ce sens, comment ne pas relever la position du pape François qui (toujours dans son homélie déjà citée ci-dessus), sous forme de prière, pose sur ce "drame mondial" le regard suivant: "Seigneur, tu nous adresses un appel, un appel à la foi, qui ne consiste pas tant à croire que tu existes, mais à aller vers toi et à se fier à toi. (…) Tu nous invites à saisir ce temps d’épreuve comme un temps de choix. Ce n’est pas le temps de ton jugement, mais celui de notre jugement : le temps de choisir ce qui importe et ce qui passe, de séparer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. C’est le temps de réorienter la route de la vie vers toi, Seigneur, et vers les autres".

Et les chefs de cultes de Belgique d’abonder dans le même sens dans la déclaration précitée: "Prions pour qu’à travers cette crise, nous puissions discerner ce qui est important dans la vie. (…) Cette crise peut nous ouvrir les yeux et nous aider à revoir nos priorités, tant dans notre vie privée que dans la vie en société. (…) dans nos diversités, nous avons besoin les uns des autres. Cherchons de nouvelles formes d’hospitalité, de fraternité et de solidarité. (…) Les religions peuvent jouer un rôle important dans cette recherche et cette redéfinition de nos priorités". On peut dès lors (en) conclure à une invitation à chercher, non pas le “pourquoi” de cette pandémie injustifiable et indéfendable, mais le "pour quoi", c’est-à-dire le sens vers lequel elle incite à (ré)orienter la marche de la vie; la flexion, voire le changement de cap, qu’elle opère dans notre vie…

"Pas de Dimanche sans Vendredi Saint

Du point de vue chrétien (puisque tel était l’objectif annoncé de cette réflexion), l’on peut dire qu’il n’y a “pas de Dimanche sans Vendredi Saint”. Autrement dit, il n’y a pas de vie/résurrection sans le passage par la mort/la croix, à l’exemple de Jésus, qui précise en outre que : « le disciple n’est pas au-dessus du maître » (Lc 6,40). Dès lors, le chrétien, connaîtra ou traversera un “itinéraire de vie” similaire à celui de son Maître. La résurrection de ce dernier ne supprime ni la mort ni la souffrance.

À la suite de la mort et de la résurrection de Jésus, celles-ci prennent évidemment un sens nouveau. Seule cette victoire ultime du Christ peut permettre au chrétien de donner un sens à sa vie malgré le mal et la souffrance qui l’assaillent forcément dans le cours de son existence…où il assume sa souffrance en union avec le Christ ressuscité et où, malgré tout, il est capable à nouveau de donner un sens à sa vie, touchée certes par les marques du mal, mais promise à une invincible espérance à goûter déjà ici-bas. Depuis le Christ et sa mise à mort, le chrétien croit fermement que nul ne peut tuer l’espérance et que celle-ci réalise l’inimaginable : elle nous fait relever la tête, quitter les lieux mortifères pour nous unir au Christ et aux autres dans un combat solidaire qui ne peut qu’être fructueux, in fine. Cette espérance transparaît d’ailleurs, aussi, dans le message des autorités civiles, lesquelles annoncent la victoire, finalement, sur “l’ennemi Covid-19”.

Dans “le signe” de la croix, le chrétien, reconnaît le juste souffrant, Jésus, en le croyant “Dieu-avec-nous” ; d’où l’espérance invincible du disciple, car son Maître sur la croix recueille tous les cris humains et, en même temps, il porte l’espérance puisque, par sa résurrection, il a transformé le signe d’ignominie par excellence en signe de la vie, rendant glorieuse et vivifiante ce bois ténébreux et mortifère. L’homélie du pape François prononcée le 27 mars dernier s’en fait l’écho : "Le Seigneur nous interpelle et, au milieu de notre tempête, il nous invite à réveiller puis à activer la solidarité et l’espérance capables de donner stabilité, soutien et sens en ces heures où tout semble faire naufrage. Le Seigneur se réveille pour réveiller et raviver notre foi pascale. Nous avons une ancre : par sa croix, nous avons été sauvés. Nous avons un gouvernail : par sa croix, nous avons été rachetés. Nous avons une espérance : par sa croix, nous avons été rénovés et embrassés afin que rien ni personne ne nous sépare de son amour rédempteur. (…) Embrasser la croix, c’est trouver le courage d’embrasser toutes les contrariétés du temps présent, en abandonnant un moment notre soif de toute puissance et de possession, pour faire place à la créativité que seul l’Esprit est capable de susciter. C’est trouver le courage d’ouvrir des espaces où tous peuvent se sentir appelés, et permettre de nouvelles formes d’hospitalité et de fraternité ainsi que de solidarité. (…) Étreindre le Seigneur pour embrasser l’espérance, voilà la force de la foi, qui libère de la peur et donne de l’espérance".

Voilà qui esquisse, face à la problématique de la souffrance, les contours d’une “réponse chrétienne” exprimée et synthétisée effectivement dans le “langage de la croix” paradoxalement déconcertant et vivifiant à la fois, comme le notait déjà Saint Paul : « Le langage de la croix est folie…et il est puissance de Dieu » (1Co 1,18).

Abbé Ionel Ababi

Retrouvez la première partie de cette réflexion ici

 


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