La pandémie Covid-19 a-t-elle un « sens » ? (1/2)


Partager
La pandémie Covid-19 a-t-elle un « sens » ? (1/2)
Par Christophe Herinckx
Journaliste de CathoBel
Publié le - Modifié le
8 min

La réponse qui s’impose instantanément, absolument et définitivement à cette question, est: non! Ces trois lettres (véritable palindrome s’il en est!) répondent, certes, à la question, mais elles ne suffisent nullement. En effet, on ne peut en rester à une syllabe face à la problématique fondamentale et universelle de "la souffrance humaine" soulevée par l’épidémie actuelle.

Prétendre résoudre cette question existentielle en un mot, ce serait doublement injurieux et irrecevable: d’abord à l’égard de toute personne touchée par la souffrance (d’une façon ou d’une autre, à un moment ou à un autre de son existence) et aussi envers l’intelligence qui ne saurait y trouver son compte. Il est dès lors légitime de s’engager sur le chemin (oh combien sinueux!) de la "réflexion" au sujet de la souffrance, modestement, sans avoir aucunement la présomption d’en saisir le "mystère", mais afin de "poser pied" et d’avancer simplement d’un pas sur cette "voie énigmatique", tant par acquis de conscience que pour satisfaire aux exigences de l’esprit… et du temps.

On ne peut évidemment entreprendre cette réflexion comme on aborde une équation mathématique cherchant et espérant obtenir un résultat irréfutable. Au contraire, il faut emprunter cette "route" tel un aventurier mis en marche par un désir intérieur vital, aussi irréfrénable qu’ineffable, dans le seul but d’effectuer ce parcours, cette expérience, à l’issue inconnue… et peut-être inouïe.

Outre l’éthique et la philosophie, les religions ne pourraient faire l’économie de ce cheminement existentiel inéluctable, en réfléchissant et en exprimant, pour le moins, leur point de vue respectif sur la thématique de la souffrance, à la lumière de leurs sources propres, de leur héritage spirituel spécifique, souvent multiséculaires. Ainsi, le christianisme, d’autant plus que son "fondateur", Jésus, est reconnu comme "l’emblème" de tout souffrant, et son "lieu" d’exécution, la croix, constitue le signe de reconnaissance de tous ceux qui se réclament de lui. Plus encore, les chrétiens font continuellement mémoire des souffrances endurées par leur Seigneur (abandon, mépris, trahison, coups, agonie, mort sur la croix), singulièrement à l’approche de la fête de Pâques, le Vendredi Saint, et surtout à chaque Messe entendue comme mémorial et actualisation de la passion, de la mort et de la résurrection de Jésus.

Tel est le salut célébré par la foi chrétienne, à savoir que le Christ-Jésus a opéré par sa propre souffrance la rédemption du monde. Sa souffrance est donc "salvatrice" ou "rédemptrice". Est-ce à dire, dès lors, que la souffrance aurait une valeur ou un sens? Autrement dit, mutatis mutandis, la pandémie actuelle Covid-19 aurait-elle finalement une signification? Serait-elle envoyée par le Ciel à l’instar de la "déesse Peste" qui frappa de son fléau la ville de Thèbes à cause de la mort de Laïos dont le meurtrier courait toujours (cf. Sophocle, Œdip roi)? Encore une fois, et contrairement à cette "théologie païenne grecque" justifiant le malheur des Thèbéens, il faut immédiatement et résolument répondre à nos interrogations par la négative! Et s’il s’avérait nécessaire, convoquer des voix "autorisées" pour ratifier cette position.

Ainsi, par exemple, l’auteur français Georges Bernanos qui écrit: "Que la souffrance ait, ou non, une valeur expiatoire, qu’elle puisse même être aimée, qu’importe là-dessus l’opinion d’un petit nombre d’originaux, puisque le bon sens, comme l’Eglise, tolèrent que les gens raisonnables la fuient par tous les moyens." (dans Les grands cimetières sous la lune). Visiblement (et fort heureusement!), les populations concernées actuellement par le Coronavirus sont de ces "gens raisonnables", débordant d’ailleurs d’ingéniosité afin de contrer cet "ennemi" redoutable, invisible et imprévisible (en soulageant, autant que possible, la souffrance des personnes contaminées), avant de pouvoir l’éliminer totalement. On ne peut évidemment donner quelque valeur que ce soit à un malheur, qui plus est à une pandémie.

"Aucune valeur salvifique comme telle"

Comme le souligne l’un des plus grands écrivains allemands du XIXe siècle, Heinrich Heine: "La souffrance n’a aucune valeur salvifique comme telle, 'ex sese' [en soi]. Elle n’est sanctifiante que parce qu’elle est assumée dans un processus de victoire sur un mal combattu dans son lieu, sur son terrain, avec ses armes…". Et de préciser quant au "sens" de la souffrance rédemptrice de Jésus: "Le Christ a choisi de sauver par la souffrance et par la mort parce qu’il s’agissait de sauver de la souffrance et de la mort et que sauver suppose que l’on prend en compte la réalité en cause. Mais il n’aurait pas choisi la souffrance s’il n’y avait pas eu de mal ou que le salut fût 'seulement' divinisation de l’homme." (dans De l’Allemagne).

Enfin, plus récemment, dans sa lettre apostolique "Salvifici doloris" exposant la doctrine catholique sur la question, le pape Jean-Paul II affirme: "(…) pour être en mesure de percevoir la vraie réponse au 'pourquoi' de la souffrance, nous devons tourner nos regards vers la révélation de l’amour divin (…). L’amour est aussi la source la plus complète de la réponse à la question sur le sens de la souffrance. Cette réponse a été donnée par Dieu à l’homme dans la Croix de Jésus-Christ. (…) Et c’est là le mot ultime, la synthèse, de cet enseignement: 'le langage de la Croix', comme le dira un jour saint Paul (cf. 1Co 1,18)." Et le pape de préciser que l’amour peut créer le bien "en le tirant même du mal, en le tirant au moyen de la souffrance, de même que le bien suprême de la Rédemption du monde a été tiré de la Croix du Christ et trouve continuellement en elle son point de départ", avant d’ajouter: "la souffrance est présente dans le monde pour libérer l’amour, pour faire naître des œuvres d’amour à l’égard du prochain, pour transformer toute la civilisation humaine en 'civilisation de l’amour'".

S’il ne semble pas approprié d’examiner ici cet enseignement papal, il convient néanmoins de relever que cette dernière citation du Souverain Pontife se vérifie dans les faits actuellement. Que l’on pense à l’extraordinaire élan de solidarité, de créativité et de générosité manifesté partout, dans tous les domaines (nommons à titre représentatif le domaine médical) en ce temps de pandémie, dont le mot d’ordre devenu devise est: "Prenez soin de vous et des autres!" Et ce, dans une société occidentale (faut-il le rappeler!) généralement considérée comme libérale, matérialiste, consumériste et individualiste: qui l’eût cru? D’ailleurs, toutes les autorités civiles devant affronter cette situation de crise le font remarquer, notamment notre Roi et la Première ministre (le 15 avril), ou encore le Président français. Ce dernier, dans son allocution télévisée du 13 avril, a fait (tel un aveu ou une attitude d’humilité) la déclaration suivante: "Le moment que nous vivons est un ébranlement (…), il nous rappelle que nous sommes vulnérables! Nous l’avions sans doute oublié!"

Un chef d’Etat, et pas des moindres, dans un discours particulièrement solennel et grave (au retentissement mondial), s’adressant à toute une nation, qui reconnaît la vulnérabilité de la condition humaine, la vulnérabilité de la société occidentale hyper-technologisée, à l’heure du transhumanisme et même de "l’humain modifié": des propos pour le moins surprenants, tout à fait aux antipodes de "l’homo deus" envisagé (voire prôné) par Yuval Noah Harari dans son ouvrage du même nom au succès international!

Dans la même barque

La crise engendrée par le Coronavirus aurait donc le mérite ou la valeur d’une "piqûre de rappel" de notre condition, comme déjà chez Sophocle, où la peste qui s’abat sur Thèbes donne au roi Œdip l’occasion de rentrer en lui-même, de méditer sur sa propre destinée et de faire ainsi un travail sur lui-même. Est-ce là le "bienfait" et le "sens" de la pandémie Covid-19?... laisser résonner en soi la toute première question que Dieu adressa à "l’Humain" à l’aube de l’histoire: "Où (en) es-tu (arrivé)?" (Gn 3,9), où en es-tu dans ta vie? En tout cas, la reconnaissance de notre vulnérabilité commune fait réapparaître notre interdépendance et elle nous ramène à la valeur fondamentale du "bien commun", au-delà des intérêts particuliers. Ceci rejoint le discours religieux, dont l’homélie du pape François prononcée lors de sa bénédiction urbi et orbi, exceptionnelle, le vendredi 27 mars dernier, et aussi la "Déclaration des chefs de culte de Belgique" (représentants des communautés juives, chrétiennes et musulmanes) en date du 6 avril.

Selon le pape, commentant l’évangile dit de "la tempête apaisée (cf. Mc 4,35-40)": la tempête causée par le Coronavirus "démasque notre vulnérabilité et révèle ces sécurités, fausses et superflues, avec lesquelles nous avons construit nos agendas, nos projets, nos habitudes et priorités. Elle nous démontre comment nous avons laissé endormi et abandonné ce qui alimente, soutient et donne force à notre vie… A la faveur de la tempête, est tombé le maquillage des stéréotypes avec lequel nous cachions nos 'ego' toujours préoccupés de leur image (…). Comme les disciples de l’évangile, nous avons été pris au dépourvu par une tempête inattendue et furieuse. Nous nous rendons compte que nous nous trouvons dans la même barque, tous fragiles et désorientés, mais en même temps tous importants et nécessaires, tous appelés à ramer ensemble… nous nous apercevons que nous ne pouvons pas aller de l’avant chacun tout seul, mais seulement ensemble."

Châtiment divin?

Les chefs de cultes de Belgique, quant à eux, abondent en ce même sens, lorsqu’ils écrivent: "Nous nous sentions seigneur et maître, intouchables. Le coronavirus Covid-19 nous enlève cette illusion: nous ne maîtrisons pas tout, nous sommes des êtres fragiles et vulnérables, non seulement ici ou là, mais partout dans le monde." Et d’ajouter aussitôt: "Dans cette insécurité et cette angoisse germe cependant un signe d’espoir et de force: on constate en effet, l’ampleur de la solidarité au sein de notre société." Pour autant, serait-ce autorisé de considérer que, in fine, le Covid-19 a un sens? Et, si on est croyant, peut-on penser que cette pandémie est voulue par Dieu? D’aucuns osent même parler de "châtiment divin": qu’en est-il? Décidément, il n’en est rien, faut-il encore le répéter au risque d’être redondant! Cependant, le chrétien qui voudrait répondre à ces questions à la lumière de ses textes fondateurs, rencontrerait une difficulté presque insolvable dans la mesure où les textes bibliques pourraient étayer aussi bien l’idée d’une "intervention divine" que l’idée contraire.

Abbé Ionel ABABI (Retrouvez la deuxième partie de cette réflexion sur wp-dev-cathobel.elipsys.be ce dimanche 10 mai)

Catégorie : L'actu

Dans la même catégorie