A l'occasion de la publication de Zone rouge. Un grand reporter face à l’enfer des guerres, Christophe Lamfalussy revient sur la situation des chrétiens d'Orient.
Les religions peuvent être obscurantistes. Comment les abordez-vous ?
On n’assiste pas à un retour du fascisme comme certains le disent, mais plutôt à une sorte d’immense vague conservatrice mondiale où se mêlent des éléments religieux, ou en tout cas des hommes politiques qui s’appuient ou instrumentalisent la religion à des fins politiques. Je pense à l’Inde, aux Etats-Unis, à la Hongrie, à certains pays arabes. Il y a une vague conservatrice qui vient se heurter aux revendications libérales et aux acquis de la fin du siècle passé. Il y a un choc entre cette vague conservatrice et le droit des femmes, le droit des minorités, sexuelles par exemple. En 2024, 72% de la population mondiale vivait dans des autocraties contre 28% seulement dans des démocraties.
Votre génération a préféré mener des actions dans la société plutôt qu’un engagement politique…
Oui, ma génération est venue après celle de 1968. Une partie d’entre nous s’est engagée dans le développement de la société civile. Mais nous aurions pu jouer un rôle plus important si nous nous étions engagés en politique. Notre génération n’a pas été attentive à deux choses : le dérèglement climatique et les effets de la mondialisation sur des villes ou des villages devenus des déserts, parce que les usines ont fermé et sont parties s’installer ailleurs. On n’a pas fait assez attention aux effets sociaux. Et c’est ce qui explique en grande partie la remontée des mouvements extrémistes.
Vous avez marché sur le chemin de Compostelle. Qu’en retenez-vous ?
Une grande respiration. Une fois par an, c’était une façon de ne plus penser au travail. Voilà aussi une formidable occasion de rencontrer des gens qui viennent de toutes les classes sociales, de tous les âges. C’est une expérience extraordinaire de relations sociales. Il y a très peu d’endroits où on peut encore faire ça dans le monde.
La dimension religieuse vous habite-t-elle ?
Elle est venue en marchant, en fréquentant des petites chapelles ou en m’arrêtant et en essayant de réfléchir sur ma foi. Je n’aime pas trop en parler, parce que c’est très personnel, mais c’est un moment où on sent une intimité et où on peut se poser des questions.
En Irak, les habitants de villages chrétiens, chaldéens ou encore assyriens ont été expulsés en raison de leur foi. Comment l’avez-vous vécu sur place ?
En 2014, à Erbil, dans le Kurdistan irakien, on a vu des milliers de personnes qui vivaient sur les terre-pleins, dans des bâtiments en construction, sur les parvis des églises. C’était hallucinant de voir le nombre de gens qui avaient dû fuir leur maison, en quelques minutes, emportant l’essentiel, parfois leur voiture quand ils en avaient une. La présence des chrétiens diminue de décennie en décennie. C’est une forme d’errance et d’exil qui est organisée et incitée par des groupes extrémistes sunnites qui mettent des mots en-dessous des portes, qui font un attentat par-ci, par-là. Lorsqu’il y a un élément extrémiste, celui-ci peut tout faire déraper.
Face aux guerriers, il y a aussi des femmes combattantes. Vous en avez croisé avec une médaille de Jésus autour du cou.
Contrairement aux femmes kurdes qui sont prises très jeunes par le PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan, Ndlr), des femmes chrétiennes, déjà mères, se battent pour défendre leur présence et leur survie dans ces régions. En Syrie, par exemple, elles n’étaient pas rompues à tous les combats, mais elles y allaient et s’entraînaient.
Etes-vous inquiet face à l’exil des chrétiens au Moyen-Orient ?
Oui, bien sûr. C’est un mouvement de fond qui est très difficile à contenir. Des chrétiens d’Orient veulent rester sur place, parce que c’est leur terre. Mais d’autres aspirent à se mettre à l’abri des guerres et à protéger leurs enfants. Les chefs religieux sont placés devant la même difficulté. Que faire ? Au lieu de se définir comme catholique, chrétien, musulman, chiite, sunnite, il faudrait se définir comme citoyen irakien et que cette citoyenneté soit garantie et protégée par l’Etat. L’Irak doit évoluer vers ce modèle-là et en finir avec une forme de communautarisme qui a été extrêmement mortelle pour ce pays et pour les populations, depuis maintenant vingt ans.
Angélique TASIAUX
Christophe Lamfalussy, Zone Rouge. Un grand reporter face à l’enfer des guerres. Racine, 2026, 255 p.
Christophe Lamfalussy est également coauteur avec Jean-Pierre Martin de Molenbeek-sur-Djihad. Grasset, 2017, 304 p.

