Les mutualités, piliers historiques de la solidarité en Belgique, sont aujourd’hui dans le collimateur du gouvernement. Elles ne peuvent pourtant être réduites à de simples acteurs économiques, explique Pascal Warnier, tant elles incarnent un rempart essentiel pour l’accès aux soins, la cohésion sociale et le bien commun.
Mutualiser les risques de la vie pour tous les citoyens sans exception a sans doute été une des avancées majeures vers une société plus humaine et plus solidaire. Ce progrès social est apparu en Europe à la fin du XIXe siècle sous la pression des luttes sociales, mais également à l’initiative de l’Eglise catholique, pour faire face aux grandes mutations du capitalisme qui imposait alors “un joug presque servile à l’infinie multitude du prolétariat”. C’est sous l’impulsion du pape Léon XIII que l’encyclique Rerum novarum fut publiée en 1891, texte fondateur de la doctrine sociale de l’Eglise qui repose sur une conception anthropologique renouvelée de la nature humaine et dont les enseignements portent sur la reconnaissance de la dignité de la personne humaine, sur l’appel à la solidarité et au bien commun et sur le rôle de l’Etat dans la promotion de la justice. Une loi votée au parlement belge en 1894 donna ensuite naissance aux mutualités.
Une volonté d’affaiblir les corps intermédiaires
En ce début d’année, usant d’une rhétorique budgétaire hégémonique, l’aile droite et conservatrice du gouvernement Arizona a envisagé de porter le fer dans ce témoin centenaire de nos luttes sociales et garantes aujourd’hui encore de notre bien-être. Déjà sous le gouvernement Vivaldi, la N-VA entendait affaiblir le rôle des corps intermédiaires. Le président du MR s’en est pris cette fois aux mutualités, alléguant qu’elles avaient “éludé 400 millions d’impôts durant les quatre dernières années”, évoquant également “les actions en bourse, les domaines skiables et les hôtels” qu’elles détiennent, et suggérant d’en taxer les bénéfices, tout comme le sont, a-t-il précisé, les bénéfices des sociétés d’assurance commerciales.
Des acteurs économiques comme les autres?
Ces organismes, qui défendent l’accessibilité universelle aux soins dans notre pays, qui jouent un rôle essentiel d’éducation à la santé et donnent accès aux services d’un important réseau socio-sanitaire, sont, d’après lui, des acteurs économiques comme les autres. Ce sont des propos caricaturaux et trompeurs qui sont utilisés pour réduire cet acteur majeur de notre protection sociale à un simple protagoniste du marché. Ces forces politiques entendent affaiblir un des piliers de la solidarité, au prétexte d’améliorer la santé budgétaire de l’Etat alors que la taxation du capital reste largement sous sollicitée. Derrière ces attaques répétées, c’est l’Etat Providence qui est visé et la solidarité fragilisée.
Parti pris idéologique
Le mouvement mutuelliste a été et reste un des ciments de notre pays. Nous avons dès lors le devoir, en ces temps de grandes mutations, d’en assurer la robustesse en lui conservant les moyens qui lui sont dévolus. Car la robustesse préserve et améliore la santé humaine et la santé sociale, elle, joue un rôle stabilisateur des contradictions sociétales, nous dit Olivier Hamant, récent Docteur Honoris Causa de l’UCLouvain, fonction si utile en ces temps devenus plus instables. N’appréhender que le régime fiscal des mutualités relève d’un parti pris idéologique qui méprise la plus-value sociale et le rôle démocratique de ces entités. Elles sont le meilleur relais entre la population, ses besoins sociaux et sanitaires et l’Etat qui doit y répondre. Elles sont aussi un rempart contre une société qui fabrique de plus en plus de solitude et d’exclusion, car leur action se situe au plus près de la population, là où elle vit, là elle souffre et elles peuvent mieux que d’autres déceler des angles morts, des inégalités négligées, des situations inacceptables. Il suffit de passer la porte d’une des multiples agences mutuellistes présentes dans les quartiers et les villages pour se rendre compte des inestimables services qu’elles rendent quotidiennement à la population. C’est un des derniers maillages de notre territoire où l’on peut se rendre sans rendez-vous, où écoute et bienveillance y sont offertes, alors qu’il a été déserté depuis de nombreuses années par les agences bancaires, les bureaux de poste, les librairies et les petits commerces de proximité.
"Tout, tout de suite" vs Horizon long
L’individualisation à outrance de notre société qui privilégie le "tout, tout de suite" est rarement compatibles avec les horizons longs que requiert la robustesse d’un système protecteur de l’humain. C’est pourquoi nous devons affirmer haut et fort – et le défendre de toutes nos forces – que l’exigence et la grandeur des missions attribuées aux mutualités doivent prévaloir sur la logique économique ultralibérale, car elles répondent à la volonté de construire une société plus juste et plus harmonieuse en comblant les manques et les défaillances du marché, et ce depuis plus de 130 ans.
Pascal WARNIER, Economiste et conseiller pédagogique
Blog: enobservantlemonde.wordpress.com
Chapeau et intertitres sont de la rédaction.
